Kanye West est toujours un génie mais “Ye” n’est pas génial

Introspectif et imparfait, le nouvel album de Kanye West est une oeuvre fascinante.

Tout a déjà été dit sur les prémisses de la sortie de Ye. Créé dans le chaos et sorti dans le chaos, le dernier projet en date de Kanye West n’est pas un pamphlet politico-social comme on aurait pu l’imaginer à la lecture de ses prises de position polémiques des derniers mois. Non, comme on pouvait également s’y attendre, Kanye parle de Kanye. Néanmoins, rarement le natif de Chicago n’aura fait l’étalage de sa personnalité complexe comme sur Ye. Tour à tour mégalo, drogué, père de famille, mari infidèle, extravagant, dépressif ou encore provocateur machiste, Yeezy explicite avec brio l’inscription figurant sur la cover de son album : “I hate being Bi-Polar it’s awesome / Je déteste être bi-polaire c’est génial.”

Diagnostiqué bi-polaire l’année de ses 40 ans, Kanye West se livre sur ses troubles psychiques avec une honnêteté encore trop rarement vue dans la musique populaire. Qu’il fasse part de ses envies de suicide et de tuerie de masse sur “I Thought About Killing You” ou qu’il revienne sur son addiction aux opiacés prescrits suite à son hospitalisation pour épuisement émotionnel sur “Yikes”, Yeezy montre ici sa facette la plus vulnérable à ce jour. Kanye West évoque également son rapport au sexe féminin, qu’il s’agisse de l’amour qu’il voue à Kim Kardashian, de ses infidélités, de son goût pour les femmes refaites, de ses doutes sur le mouvement #MeToo ou des peurs de voir sa fille North devenir une jeune fille attirante aux yeux des autres hommes. Une vision contrastée donc, rétrograde par moment et progressiste par d’autres.

Néanmoins, il y a quelque chose d’extrêmement touchant dans la mise à nue de Kanye West, qui ne renie pas ses erreurs, ses errances et ses démons. Conscient de son statut d’icône musicale suivie par des millions d’adorateurs, Yeezy fait ici part de ses doutes et de sa souffrance, qu’il tente de combattre grâce à ses proches. Le public fait donc ici face à l’album le plus introspectif de la carrière de Kanye West, qui va nettement plus loin que le récit des peines de coeur et du deuil familial de 808’s and Heartbreak ou de son statut de paria du star-system américain sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Ye se révèle donc être une fascinante plongée dans la psyché troublée de son créateur, qui semble malheureusement plus torturé que jamais.

Passionnant sur le fond, Ye l’est un peu moins sur la forme. Le nouvel album de Kanye West ne créera très probablement pas un nouveau son comme bon nombre de ses prédécesseurs avaient su le faire. Intégralement produit par Yeezy himself, ce projet s’appuie sur de nombreux samples de morceaux inconnus du grand public, Kanye West reprenant le procédé créatif qui avait fait le succès de ses débuts dans le monde du hip-hop. Il puise ici dans des courants musicaux qu’il affectionne, de la soul à l’électro, en passant par le rock, ces influences diverses se retrouvant souvent mêlées sur un seul et même morceau comme sur le sublime “Ghost Town”, assurément le point culminant de ce nouvel opus. Véritable odyssée musicale, ce track fait se rencontrer Kanye, John Legend, Kid Cudi et la fantastique 070 Shake, qui signe ici le plus beau couplet de l’album et de très loin.

Contrairement à ce qui était attendu étant donné le format resserré de cet album, Kanye West a recruté de nombreux artistes pour agrémenter les tracks de Ye, même si ces derniers sont présents avec beaucoup plus de discrétion que sur The Life of Pablo ou MBDTF. Il faut ici souvent chercher les invités dans les harmonies, les vocals ou encore sur un coup de téléphone, à l’instar de Nicki Minaj à la fin de “Violent Crimes.” Pour revenir au discours de fond de l’album, il est intéressant de noter que Kanye West se sert de Kid Cudi et 070 Shake pour faire parler différentes facettes de sa personalité sur “Ghost Town”, une décision qui pourra être vue comme un surplus d’égotrip, ou à l’inverse par un ajout salvateur de théâtralité au coeur d’un album qui connaît nettement moins de moments musicaux épiques que les autres oeuvres de la discographie de Mr. West.

Logiquement dénué de potentiels hits mais invraisemblablement court, Ye ne contient en effet que 7 titres et dure en tout et pour tout 23 minutes. Cette décision de privilégier la qualité à la quantité est en premier lieu à saluer, tant elle va à l’encontre de la tendance actuelle qui pousse les artistes à bourrer leurs projets de tracks afin de gonfler les chiffres de streaming. Il est coutume de dire que la qualité vaut mieux que la quantité. Néanmoins, l’extrême brièveté de Ye l’empêche d’être considéré comme l’égal du reste de la discographie de Kanye West tant il peut donner l’impression à l’auditeur de rester sur sa fin après deux longues années d’attente. Probablement son projet le moins marquant jusqu’ici, ce nouvel album ne redistribuera pas les cartes de la musique contemporaine et bénéficiera certainement d’une durée de vie inférieure au reste de son oeuvre.

Photo : Louis Knows

Attention à la méprise. Ye demeure toutefois un excellent projet, porté par une production pointue, des samples de qualité et des invités triés sur le volet. Il n’est simplement pas à la hauteur de ce que l’on pouvait attendre de la part de l’un, si ce n’est l’artiste le plus influent et le plus innovant du XXIème siècle. Usé jusqu’à la corde par le star-system et les critiques, comme il l’explique sur le discours de fond de ce nouvel album, Kanye West n’avait peut-être pas l’énergie nécessaire pour fomenter une nouvelle révolution sonore. Il ne faut pas oublier qu’il s’est démultiplié ses derniers mois, en assurant la production de cinq albums différents. Néanmoins, nul ne saura jamais si Ye aurait été différent sans la débauche créative sans pareille de son auteur.

Génie sans être génial, Kanye West offre ici un album hypnotique et complexe, mais qui n’atteint malheureusement les sommets que trop rarement. Comme expliqué en préambule, le chaos est le maître mot de Ye. Cet album a vraisemblablement été enregistré dans la précipitation et dans un rush de dernière minute, des lignes évoquant par exemple le clash entre Drake et Pusha T ou encore la polémique déclenchée suite à ses propos sur l’esclavage. N’oublions pas non plus que sa cover a été shootée par Kanye alors que ce dernier se rendait à sa listening party. Le chaos, encore et toujours. Mais de ce chaos est né un très bel album, comme le dit si bien Kanye sur la première phrase de son projet et sa propre version de la caverne de Platon : “The most beautiful thoughts are always beside the darkest / Les plus belles pensées sont toujours derrières les plus sombres.” A l’écoute de Ye, difficile de lui donner tort.

Le nouvel album de Kanye West est à (ré)écouter ci-dessous.

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