Katana, Hans Zimmer et remède contre la calvitie, l’improbable récit de (peut-être) la dernière interview de Zuukou Mayzie

Quelques semaines après la sortie de son dernier projet, nous recevons Zuukou Mayzie pour une interview et un shooting photo. Les lignes qui vont suivre sont le récit fidèle d’un après-midi au cours duquel rien ne s’est passé comme prévu.

Zuukou Mayzie arrive dans nos bureaux 5 minutes en avance, après avoir personnellement confirmé sa venue par mail à 1 h 18 du matin. En plus d’être ponctuel, le membre du 667 est un homme de parole. Légèrement vouté sur sa chaise, il grignote un sandwich viande dégoulinant de sauce algérienne. Les traits tirés, les yeux mi-clos, le Z semble s’endormir au fur et à mesure qu’il mâche. Pourtant, derrière l’auteur de l’excellent Segunda Temporada, l’agitation bat son plein. Le set du studio n’est pas tout à fait prêt. Entre la nervosité de l’équipe de production et l’invité au ralenti, le contraste est saisissant.

“J’ai regardé les trois films Le Hobbit en une nuit” murmure-t-il en s’essuyant la bouche. Ces sept heures d’aventures nocturnes en Terre du Milieu ont entamé ses batteries. Il jette un regard mélancolique par la fenêtre, attristé par les trombes d’eau s’abattant sur la capitale. “C’est des bâtards, on est en juillet” glisse Zuukou sans vraiment attendre de réponse. C’est vrai que la météo est déprimante.

Le gladiateur

Zuukou s’extirpe de sa léthargie pour évoquer un projet qui lui tient à cœur : son remède contre la calvitie. “Je passais des nuits à comprendre pourquoi je n’avais plus de cheveux. En fait, le sang ne circule pas assez vite dans ton crane. C’est héréditaire” explique-t-il, avant d’ôter sa casquette pour dévoiler une chevelure très bien fournie. “Je n’avais plus de cheveux, plus rien. La calvitie, ça tue un homme. Quand j’ai vu la mienne, ça m’a tué. C’est Freeze qui l’a détecté. J’étais sous la lumière, il m’a dit : ‘Viens voir vite fait.’ Il regarde, et là, p*tain de sa mère…” Son filet de voix s’éteint.

“Je veux faire un son avec Tom Hardy. Je vais le faire rapper de nouveau. J’attends juste de mettre un peu plus de graines dans le pot.”

Pour empêcher les hommes de ressembler “au mec de Fast & Furious”, il développe donc un remède miracle, censé protéger un crade dégarni d’une fatale calvitie : “C’est un truc assez visqueux, un peu comme la texture de l’huile de ricin. Tu prends une sorte de durag, tu mets ça et t’as capté.” Devant notre étonnement, le rappeur défend son projet : “C’est mon remède à moi. Je suis en train faire toutes les démarches. Je ne me sens pas comme un roublard, parce que je l’ai fait tester à des gens. Je jure que ça marche.”

À l’heure qu’il est, nous n’avons toujours pas officiellement commencé l’interview, ni pris une seule photo de Zuukou. “Le marché de la calvitie est mondial. C’est des coups à plusieurs millions. Il ne faut pas se priver” explique-t-il, avant de basculer la discussion sur sa nouvelle voiture téléguidée, capable d’atteindre les 52 km/h. Le problème, c’est que le bolide miniature n’a toujours pas été livré. “Ils ne m’ont pas appelé ces salopards” s’exaspère le BG 667, déçu par l’entreprise de Jeff Bezos. Il se rapproche de son téléphone : “Livraison prévue entre 16 et 20 heures… On est le combien ?” Le set est enfin prêt, le shooting peut commencer.

Comme de coutume, l’artiste choisit la musique pendant qu’il pose. Zuukou demande la B.O de Gladiator. L’ambiance prend une tournure épique, les enceintes crachant les accords d’Hans Zimmer à plein volume. La musique du film semble le ramener à la vie, comme par magie. Beaucoup plus alerte, il fait remarquer la ressemblance troublante entre le thème de Pirates des Caraïbes et un morceau de Gladiator. Le compositeur allemand recyclerait-il sa formule ? Le débat intéresse le rappeur, même s’il peine à décoller les yeux de son téléphone. Casquette Gucci vissée sur le crane, montre G-Shock au poignet et sweater BG Boys Club sur le dos, le Z avoue qu’il n’aime pas les séances photos. Pour ne rien arranger, la voiture téléguidée est toujours introuvable et le livreur Amazon ne répond plus.

Après 30 minutes de photos, Zuukou siffle la fin de récré. Même s’il passe “un bon moment”, il doit finalement partir dans “20 minutes max.” À cet instant, nous n’avons toujours pas d’interview à exploiter. Hans Zimmer avait réveillé notre invité, mais le tempo redescend vite. La constante de cette journée décousue et vaporeuse.

DKR

De nouveau assis, luttant contre la fatigue, Zuukou raconte son adolescence joyeuse au Sénégal, où il a déménagé à 14 ans, après avoir grandi dans une zone pavillonnaire de Montmorency (95). Au lycée français Jean Mermoz de Dakar, l’établissement scolaire le plus cher du Sénégal, il rencontre ses camarades du 667, Freeze Corleone en tête. De façon plus cryptique, il nous parle aussi d’enfants américains scolarisés à Dakar, mais que personne ne voyait jamais.

Zuukou ne cache pas avoir grandi dans un milieu aisé, à l’instar des autres membres de La Ligue des Ombres. Malgré des paroles souvent peu intelligibles, on comprend que le rappeur pose un regard doux-amer sur ses années Dakaroises : “On n’avait pas à se plaindre. Là-bas, les ados faisaient ce que des grands de 22 ans font en France. On allait en boîte… Ça m’a vite dégouté. Maintenant je ne bois plus, parce que ça me ramenait à cette époque. À 14 ans, tu vas en boîte, tu as 10 bouteilles devant toi sur la table : ça n’a pas de sens. Tu n’es encore qu’un enfant.” Le silence s’installe.

J’ai toujours su que Freeze allait devenir quelqu’un.” 

“Quand tu tapes ‘Zuukou’ sur Google, la première suggestion, c’est ‘Zuukou fils de ministre’, je ne sais pas pourquoi” confie-t-il les yeux dans le vague. Sans transition, le Z se montre très critique vis-à-vis de l’industrie musicale, pleine de faux-semblants et de mythos. Les mondanités, très peu pour lui. Quand il sort ? C’est pour aller voir son pote Freeze. Quand il reste chez lui ? C’est pour mater des films. Zuukou le clame haut et fort, relevant soudainement la tête : “Je veux construire quelque chose de réel.” Jusqu’ici, il y arrive plutôt bien. Le francilien enchaîne les succès critiques avec sa musique, développe sa marque, et surtout, il s’affirme comme une personnalité unique du rap français.

Rêveries sur pellicule

Semblant toujours flotter au-dessus de la discussion, comme engoncé dans un nuage cotonneux, l’inventeur de la woke music nous tend son iPhone. Les 20 minutes sont écoulées depuis longtemps, mais la discussion continue comme si de rien n’était. Dans l’application Notes, Zuukou a consigné son plan de carrière et de vie : “Je n’ai pas mis les choses dans l’ordre, car il y a des trucs deep.” On y distingue une ligne sur Tom Hardy, l’une de ses idoles.

Du tac-au-tac, notre invité annonce son intention de se faire tatouer le visage de l’acteur anglais, qu’il adore autant pour son franc-parler que pour ses prestations chez Nolan ou Miller. Capable d’enquiller “entre 6 et 8 heures” d’interviews de Tom Hardy à la suite, le Z est déterminé à collaborer musicalement avec son icône : “J’attends des trucs, mais c’est dans mon projet… (Il marque un long silence) Je vais faire un son avec lui. Je vais le faire rapper de nouveau. J’attends juste de mettre un peu plus de graines dans le pot.” Il nous raconte ensuite une anecdote surprenante sur l’interprète de Bane, en nous promettant de ne pas la divulguer. Promesse tenue.

Quand nous cherchons à savoir s’il l’a déjà contacté, Zuukou demande subitement de qui on lui parle. Comme si son esprit vagabondait à mille lieux de nous, le temps d’une respiration. “À 16 ans, il tournait au crack. Prendre du crack à 16 ans ma gueule…reprend le Z, avant de répéter que Tom Hardy est un véritable guerrier. “James Franco aussi je l’adore” murmure-t-il dans la foulée.

Les références ont beau s’entremêler, le discours de Zuukou transpire d’un amour sincère pour le septième art, mis à part Le Parrain et Scarface qu’il avoue détester. “Le dimanche pluvieux, c’est Harry Potter et Le Seigneur des Anneaux. Star Wars, j’aime la trilogie des années 2000, après j’ai regardé vite fait les premiers… Ce n’est pas pareil” confie-t-il, l’air peiné.

Sa mention du Seigneur des Anneaux nous pousse à l’interroger sur sa révulsion envers les Uruk-Hai, une race d’orque imaginée par Tolkien, qu’il traque avec énergie dans le documentaire du Règlement. “Ces saletés d’Uruk-Hai d’Ugundabad” répète-t-il perplexe. “On dit un ‘Uruk’ et des ‘Uruk-Hai’ et ça, je ne savais pas. C’est un fanatique du Seigneur des Anneaux qui me l’a appris. Je me suis dit ‘Putain l’enfoiré… ’.” “C’était quoi la question déjà ?” demande finalement Zuukou. Dehors, la pluie continue de tomber. L’heure avance, elle ne semble plus tracasser notre invité. Nous tentons de recentrer la discussion.

“Il y en a qui aiment acheter des montres, moi, c’est les armes et les chaussures.”

Tissant un lien étroit entre son et image, Zuukou révèle que sa culture musicale s’est avant tout construite grâce aux films. Tout d’un coup, il chantonne : “Bang bang, my baby shot me down… Si Kill Bill n’existait pas, je n’aurais jamais entendu ça. Comment veux-tu que je chante ce morceau ?” Une fois de plus, le rebond est difficile. Après des études en cinéma à la fac, le Z se lance dans le rap un peu par hasard. Il cite plusieurs modèles : Pharrell, Kid Cudi ou encore Yung Lean. Leur dénominateur commun ? Une capacité à faire ressentir des émotions, la clé de l’art selon Zuukou.

Armé jusqu’aux dents

Contrairement à Freeze Corleone ou Osirus Jack, il ne rappe pas depuis les années Dakar. Il y viendra bien plus tard, lorsqu’il emménage dans une grande maison avec les membres du 667. Lassé d’être mis de côté, le Z s’est progressivement essayé au rap “pour ne plus être tout seul à jouer à la Play au rez-de-chaussé.” Zuukou se rappelle des premiers freestyles d’Osirus Jack à 13 ans et des débuts de Freeze sur YouTube à 14 ans : “C’est inné pour des mecs comme eux. J’ai toujours su que Freeze allait devenir quelqu’un. Il était passionné par ça dès l’adolescence, par Mobb Deep, par Nas, par du vrai rap. Il avait des références solides.”

Entre 2017 et 2021, Zuukou a rattrapé le temps perdu. Six projets sortis, pour autant de réussites. Aujourd’hui, il avoue ne plus concevoir sa vie sans faire ressentir des émotions à son public. Désireux d’expliciter son propos, il nous tend de nouveau son portable. Sur l’écran, des discussions avec ses fans défilent. Parfois sur 7 ou 8 pages. “C’est quoi tout ça ? Il y a des trucs chauds quand même” lance-t-il à la volée, semblant découvrir en même temps que nous certains messages de ses fans. Une notification va alors faire basculer l’interview. La voiture téléguidée sera bien livrée aujourd’hui. Son nouveau jouet s’apprête à rejoindre une riche collection d’objets en tout genre, notamment des armes, la grande passion du BG 667.

Il nous parle alors de l’un de ses rêves : une carabine Winchester de 1900 estimée à 100 000 euros. Arbalètes, fusils, armes de poing… Il égraine la liste de ses possessions avec soin. Le rappeur met un point d’honneur à rappeler qu’il est dans la légalité et qu’il trouve stupide d’acheter des armes sans autorisation. Tout le monde acquiesce. Son dernier plaisir en date est un katana sur mesure qui lui a coûté 1500 euros, son achat le plus fou jusqu’ici. Quand on lui demande s’il l’a également acheté sur Amazon, Zuukou nous rit gentiment au nez : “Ça vient de Katana-Japon, ils te le forgent. J’ai demandé le katana plus tranchant possible. Il y en a qui aiment acheter des montres, moi, c’est les armes et les chaussures.” Pacifiste proclamé, le Z explique toutefois que ce katana pourrait nous couper la tête sans difficulté. Un ange passe.

Habitué à écumer les tréfonds du net pour trouver la pièce d’armurerie qui lui plait, Zuukou s’est parfois retrouvé dans des situations délicates. Dans un murmure, il conte une histoire étrange : “Je suis allé dans une forêt, vers 4 heures du matin, avec des gars qui envoyaient un petit creuser et il a ramené un glock.” Le rappeur décompose chaque mot : “Je ne l’ai pas pris. Le truc n’était pas pour moi. Mais j’ai accompagné la mission. Il était enterré quelque part et le petit savait où il était enterré.” Le terrain semble glissant, changement de sujet.

Dans la pièce, quelqu’un lance que le prix de son katana coïncide avec celui d’une petite voiture d’occasion. La remarque, anodine, rappelle à Zuukou qu’il doit passer son permis de conduire. Cette pensée le rend perplexe, lui qui souhaite continuer à sortir des sons “jusqu’à pouvoir acheter une Tesla qui ne fait aucun bruit.” Pour atteindre cet objectif, le rappeur peut également compter sur sa marque, BG Boys Club. Les statuts sont réglés, le logo déposé à l’INPI. Pensé comme un bootleg de Billionaire Boys Club, la marque made-in 667 nourrit de grandes ambitions. Un premier drop devrait d’ailleurs arriver courant septembre.

Épilogue

Présents aux côtés de Virgil Abloh pour l’inauguration de la boutique parisienne d’Off-White, les membres du 667 peuvent compter sur des soutiens de choix. Le Z avoue d’ailleurs que la tête pensante de Louis Vuitton possède des pièces BGBC, tout comme Travis Scott. C’est d’ailleurs via un autre artiste issu du vivier JackBoys que Zuukou a pu accéder à Abloh, en la personne de Sheck Wes. “Quand il est arrivé à Paris pour le basket, il a essayé de trouver le 667 parce qu’on parlait wolof comme lui et qu’il connaissait nos sons. On s’est retrouvés avec Abloh, c’est un mec qui arrive en team.” Dans l’équipe en question, Zuukou mentionne “le grand frère d’une pote d’Enghien-les-bains”, la ville où il réside actuellement. “Un gars qui s’appelle Arthur Kar” raconte le rappeur, visiblement ravi que le fondateur de L’Art de l’Automobile soit originaire de cette commune huppée du Val-d’Oise.

“Je veux construire quelque chose de réel.” 

Une digression sur le wolof et l’annonce d’une Tercera Temporada plus tard, il est temps de conclure cette interview. Zuukou l’annonce avec solennité, il s’agissait là du dernier entretien de sa carrière. Un regard inquiet de son chef de projet laisse le doute planer. Il se lève, appelle une ultime fois Amazon, pour être sûr d’avoir le colis devant sa porte, avant de saluer l’équipe. “C’est cool vous êtes en week-end” susurre-t-il en checkant quelqu’un. Nous sommes mardi.

Abrité en bas de l’immeuble, Zuukou tire calmement sur sa cigarette. Il a du mal à cacher sa déception. Les tarifs proposés par Uber et Freenow pour rentrer chez lui sont exorbitants. Le retour à Enghien-les-bains coute plus de 150 euros. Dépité, abattu, lessivé, le Z expire sa fumée. Après avoir tenté de lui partager divers codes promo, nous n’avons pas d’autres choix que de lui dire au revoir, et surtout merci. Le rappeur s’éloigne seul, sous les trombes d’eau. Personne n’a réellement compris comment il comptait rentrer chez lui. Bientôt, Zuukou disparait au coin de la rue.

Difficile à dire si cet après-midi nous aura permis de saisir la personnalité de Zuukou Mayzie. L’artiste est unique en son genre. L’homme aussi. Finalement, un échange résume bien l’essence d’un moment suspendu, entre surréalisme et traits d’esprit.

Zuukou : J’écris dans ma tête, j’écris dans mon téléphone, je récolte des prod’, comme un agriculteur qui récolte dans un champ des fraises. Je les mets dans le panier, puis dans le frigidaire, non le congélateur, c’est mieux.

Views : Ça va être dur de faire germer ça dans le congélateur…

Zuukou : Oui, mais au moins, ça ne va pas pourrir.

Comme l’écrivait Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux, “Tous ceux qui errent ne sont pas perdus.”


Interview : Julien Perocheau (@julienperocheau)

Direction Artistique : Tony Raveloarison (@tony.r3) et Julien Bihan (@julienbihan)

Photos : Alexandre Mouchet (@alex_mouchet)