Rægular, le designer graphique à l’origine de certaines des plus belles covers du rap français

Actif sous le pseudonyme de Rægular depuis 2014, Samuel Lamidey est un designer graphique français polyvalent (identité visuelle, photographie et vidéo) à qui nous devons plusieurs covers marquantes du rap français ces dernières années : Cyborg de Nekfeu, FLIP de Lomepal ou encore UMLA d’Alpha Wann.

À l’occasion de la sortie de ce premier album d’Alpha Wann, projet lui tenant particulièrement à coeur et sur lequel il a conçu toute l’identité visuelle, nous avons posé quelques questions à Rægular sur son parcours, son métier ou encore son rapport au rap français. Entretien.

J’ai pu lire sur ton site que tu es diplômé de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, pourrais-tu nous dire ce qui t’as mené à ce parcours scolaire ? Était-ce une vocation ?

Pas du tout, je me suis retrouvé perdu après le bac dans une prépa HEC et à la fac de maths à Jussieu. Je me suis alors mis à réfléchir sur ce que je voulais vraiment faire. Les métiers de l’image m’intéressaient, je me suis donc inscrit à l’ECV, une école de graphisme privée qui préparait aux concours des écoles d’arts publiques. Je n’avais jamais tenu un crayon de ma vie, j’ai donc redoublé ma première année et l’année suivante j’ai eu le concours de l’ENSAD… à la dernière place du classement, c’est important de le préciser.

Pourquoi avoir choisi Rægular comme pseudonyme ?

C’était compliqué, je n’avais aucune idée de nom. Mais quand j’ai commencé, je touchais un peu à tout, je faisais à ma petite échelle du graphisme, un peu de design, de la vidéo, donc je voulais un nom passe-partout. Par contre je savais dès le début que je voulais un détail typographique dedans… J’ai donc écrit des pages entières de noms qui me venaient de mes films ou morceaux préférés. J’avais inscrit Regulate, ça venait de la chanson de Warren G et je l’ai relié à “regular”, qui s’utilise parfois pour caractériser une graisse typographique, j’y ai rajouté le graphème “æ” et voilà… C’est juste un enchaînement d’association d’idées. Mais ça me correspond bien au final.

Bien que tu aies travaillé avec Lomepal ou Caballero & JeanJass, ton travail dans le rap français semble très lié à l’Entourage. Comment en es-tu venu à travailler avec eux ?

En fait ça vient de 1995, je faisais parti du Garage, un collectif qui participait beaucoup à l’image du groupe (clips, pochettes… etc) et c’est comme ça qu’on s’est connu. Le Garage a pris fin en 2013, j’ai continué à bosser avec Alpha et Louis (Don DADA), puis avec Nekfeu pour Cyborg. Pour Lomepal c’est Louis (Hologram Lo’) qui nous a connecté au moment où il cherchait quelqu’un pour l’image de FLIP.

Est-ce qu’à l’avenir on peut s’attendre à te voir collaborer avec un panel de rappeurs encore plus diversifiés ? Ou du moins, est-ce que ce serait une volonté de ton côté ?

Bien sûr, pas forcément que dans le rap d’ailleurs, mais j’espère aussi prolonger les collaborations que j’ai déjà entamées, travailler sur le long terme c’est hyper intéressant.

 

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UMLA : 21.09.18 @alphawann 📸 @raegular

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Comment se déroule le procédé créatif lorsque tu travailles avec un artiste ? Est-ce qu’il t’évoque ses idées ou ses volontés et tu te bases dessus pour lui proposer quelque de chose de plus concret, ou tu as parfois plus de liberté ?

Ça part toujours d’une discussion avec l’artiste, qui arrive même parfois avec une idée bien concrète. Après moi j’essaie d’aiguiller les visuels dans le bon sens et d’insérer mes goûts personnels là-dedans. Après ça dépend vraiment des artistes, certains vont me faire entièrement confiance et d’autres vont être beaucoup plus directifs.

Pour réaliser une bonne cover, est-ce qu’il est nécessaire pour toi d’écouter l’album au préalable pour t’imprégner de l’univers ?

C’est mieux bien sûr, mais ce n’est pas forcé. J’ai eu à faire à tous les cas de figure. Par exemple UMLA j’avais l’album entier et ça m’a énormément aidé, pour FLIP j’avais les singles de l’album mais je pense avec du recul que ça n’a quasi pas influencé la cover qu’on a faite et pour Cyborg je n’avais pratiquement rien, à part quelques extraits que j’avais entendu au studio Don Dada où l’album a été en partie créé… J’ai même bossé avec une fausse tracklist jusqu’à la dernière minute.

Quelle est la cover dont tu es le plus fier ou simplement le plus heureux du résultat ? Et pourquoi ?

Je n’ai vraiment pas assez de recul pour juger, après celle dont on me parle le plus c’est Cyborg et FLIP, mais je n’ai jamais eu autant de bons retours que sur celle d’Alpha. J’espère que ce sera la prochaine ma meilleure pochette, puis ensuite celle d’après.

Si on prend l’ensemble de ton travail dans le rap français, nous sommes particulièrement fans de ce qui a été fait sur UMLA, non seulement la cover mais aussi tous les autres visuels qu’a dévoilé Alpha Wann. Quelles ont été les inspirations derrière ça ?

Merci beaucoup. C’est un projet qui me tient forcément à cœur, je suis fan d’Alpha, et c’est déjà le quatrième projet où on collabore ensemble. Il y avait un peu de pression car on devait monter d’un cran par rapport à ce qu’on avait déjà fait sur la série Alph Lauren. Je pense qu’on a un peu appris à bosser ensemble au cours des dernières années, mais pour UMLA ce fut un processus assez long. avec Alpha on se parle de la cover depuis plus d’un an… Par exemple j’avais commencé à faire des recherches début 2017 et j’étais tombé sur le travail d’un photographe qui s’appelle John Edmond. Il avait fait une magnifique série de portraits d’hommes de dos qui portent des du-rags. J’étais trop chaud pour qu’on s’inspire de la sobriété de ces photos pour Alpha, et deux mois plus tard, A$AP Ferg sort sa pochette pour Still Striving… C’était plus du tout possible de faire ça. On a repris à zéro, Alpha ne souhaitait pas mettre son visage sur la cover, du coup on a plus travaillé autour des mains, pour illustrer littéralement le nom de l’album. Les images de références étaient en majorité des peintures de mains. Le fait d’avoir tout le projet à écouter m’a beaucoup aidé et j’ai essayé de retranscrire le côté sombre mais épuré de l’album.

Pendant longtemps, les covers dans le rap français semblaient très génériques ou du moins, souvent dans le même registre. Est-ce que tu penses que des artistes comme par exemple Lomepal avec FLIP ou Sadek avec Vulgaire, Violent et Ravi D’être Là ont aidé à « décomplexer » les directions artistiques visuelles des albums ?

Non je ne pense pas, je trouve encore que c’est très générique d’une manière générale, c’est juste qu’aujourd’hui le rap est la musique n°1 en France, donc c’est normal qu’elle offre un panel beaucoup plus diversifié d’artistes. En plus, pour FLIP de Lomepal, Gainsbourg l’a fait il y a plus de 30 ans donc on ne va pas dire qu’on a inventé le truc juste parce que c’est le premier qui l’ait fait dans le rap français. C’est sûr qu’elle a fait parler, je pense que c’est la cover pour laquelle j’ai eu le plus de retours totalement opposés, généralement, soit les gens la détestaient, soit ils la trouvaient géniale. Personnellement je l’aime particulièrement car la démarche d’Antoine est sincère, et qu’on ne l’a pas faite pour choquer, on a juste essayé de faire la plus « belle » photo possible de cette idée de départ. Ensuite, les gens en pensent ce qu’ils veulent.

 

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Au-delà du rap, as-tu d’autres secteurs de prédilections dans ton travail ? Et si oui, en quoi sont-ils différents ?

Ça fait longtemps que je n’ai pas travaillé sur un beau livre ou un beau catalogue, j’aimerais bien en refaire prochainement. La différence, c’est le format qui est plus libre : une cover d’album, tu vas être jugé sur une image ; à la limite si tu rates le back ou le livret, qui va s’en souvenir si tu as réussi la pochette ? Alors que le livre, tu peux raconter une multitude d’histoires sur un nombre de pages et de formats infini.

Parmi ces différentes expériences professionnelles, laquelle a été la plus enrichissante ou celle qui te rend le plus fier ?

Toutes sont enrichissantes… Surtout les projets que tu rates ou qui n’aboutissent pas d’ailleurs, ça peut être décourageant, mais tu apprends bien plus. Je n’ai pas encore assez de recul sur mon boulot pour avoir un truc dont je suis le plus fier, je cherche encore ce que je veux vraiment faire plus tard.

Enfin, quel(s) conseil(s) pourrais-tu donner à un designer graphique aspirant ?

Ça va être super cliché mais j’ai un livre de Beckett qui traine à mon bureau et sur la 4ème de couverture il y a une citation de lui qui dit : “Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.” Ça peut s’appliquer à plein de domaines mais c’est vraiment ma définition du design graphique : on n’arrive à rien du premier coup.

Vous pouvez retrouver Rægular et suivre son travail sur son compte Instagram et sur son site Internet.

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