Il y a 12 ans, Kanye West redéfinissait le rap américain

La société américaine a connu un avant et un après les événements tragiques du 11 septembre 2001. Il en fut de même pour son rap six ans plus tard. Dans un royaume où le gangsta rap règne en souverain absolu, un homme va renverser tout un courant musical et avec lui, son monarque. Le 11 septembre 2007, le rap US va en effet assister à une passation de pouvoir entre deux mastodontes, Kanye West et 50 Cent. À l’époque, difficile d’imaginer que ce genre musical se trouve à l’aube d’une une nouvelle ère. Pourtant, c’est bien en ce 11 septembre 2007 que les deux poids lourds de l’industrie ont décidé de s’affronter. En cette fin d’été, et après avoir sorti les cartons que sont Get Rich or Die Tryin’ et The Massacre, 50 Cent est une superstar et un businessman hors pair, à l’image de ses produits dérivés G-Unit qui lui permettent alors de récolter près de 100 millions de dollars de revenus. Véritable porte-drapeau du gangsta rap, 50 Cent n’a pas particulièrement fait évoluer sa recette des dernières années tant elle fonctionne : des bangers pensés pour les clubs et la rue, accompagnés de morceaux beaucoup plus ouverts et construits pour les radios, où l’on retrouve des invités parfois assez éloignés du rap : Justin Timberlake, Nicole Scherzinger, Robin Thicke, Akon ou encore Mary J. Blige.

Face à lui, on retrouve un artiste aux caractéristiques bien différentes. Kanye West a souvent fait office d’ovni dans son ascension en tant que rappeur : longtemps identifié comme “simplement” producteur, ne revendiquant pas la rue ou la violence dans son passif et n’hésitant pas à embrasser un rôle de “gentil garçon ” capable d’évoquer son amour pour sa mère et pour Jésus plus que que quiconque, sa musique diffère totalement de celle du rappeur du Queens. Si tout semble les séparer sur le papier, il faut toutefois noter qu’un point commun les rassemble indiscutablement : leur ego sur-dimensionné qui va driver ce face à face particulièrement médiatisé à l’époque. Initialement, le Graduation de Kanye West devait sortir une semaine après le Curtis de 50 Cent. Yeezy fait finalement le choix d’avancer de 7 jours la date de sortie de son nouvel album, la faisant ainsi coïncider avec celle du projet de 50 Cent. Le new-yorkais prend évidemment la décision de West comme un défi qu’il compte bien relever haut la main, le poussant même à prononcer des mots passés à la postérité : “Si Kanye West vend plus de disques que moi le 11 septembre, j’arrête la musique.

Porté par le succès phénoménal des singles “Stronger” et “Can’t Tell Me Nothing”, Graduation bat Curtis à plate couture sur le territoire américain, en enregistrant 957 000 ventes en première semaine, contre “seulement” 691 000 exemplaires écoulés de l’album de 50 Cent. Des chiffres qui donnent assurément le tournis, surtout lorsque l’on sait qu’ils ont été réalisés en pleine crise de l’industrie du disque, bien avant l’avénement des plateformes de streaming. Le troisième album de Yeezy est d’ailleurs toujours son plus gros succès commercial à ce jour, en attendant la sortie de Jesus is King prévue pour la fin du mois. Pour comprendre l’engouement planétaire pour un projet qui est toutefois très rarement considéré comme son meilleur, il faut se pencher sur la genèse de l’album qui allait bousculer la face du rap US.

Propulsé sur le devant de la scène grâce à The College Dropout et Late Registration, Kanye West souhaite conclure sa trilogie universitaire avec une oeuvre percutante. Plus que percutante même, une oeuvre qui fera de lui une véritable rockstar des temps modernes, une sorte d’artiste bigger than life. Pour s’imprégner de la grandiloquence dont il a besoin, le rappeur de Chicago suit le groupe U2 pendant un an, à l’occasion d’une gigantesque tournée passant par les plus grands stades du monde. En assurant les premières parties de la formation irlandaise, Kanye West découvre dans le rock de U2 des morceaux qui prennent la forme d’hymne pour des fans transis, des titres à même de faire se soulever des dizaines de milliers de personnes en train de chanter à l’unisson. Outre cette expérience aux côtés de Bono, The Edge, Adam Clayton et Larry Mullen Jr, Kanye West rejoindra occasionnellement la tournée des Rolling Stones, A Bigger Bang, tournée la plus lucrative de l’histoire de la musique, avec 558 millions de dollars de recette et plus de de 4,6 millions de spectateurs à travers le monde.

Profondément marqué par ces expériences de lives hors-du-commun, Yeezy prendra alors la décision de simplifier son rap sur Graduation. Flow plus lent et fluide, thématiques plus universelles et simples, hooks fédérateurs… Le rap de Kanye West se veut désormais grand public. Désireux de toucher un public plus varié qu’avec ces deux premiers albums basés sur des samples soul pointus, Kanye West s’intéresse également de près à la House, un courant de la musique électronique avec lequel il partage un dénominateur commun : la ville de Chicago. Quelques années avant l’avénement de l’Electronic Dance Music (plus connue sous le nom d’EDM), Ye s’intéresse ainsi de près à la production basée sur des mélodies créées avec un synthétiseur. Une exploration sonore encore inédite pour l’époque, qui atteindra son apogée avec le déchirant, et ô combien important, 808’s and Heartbreak en 2008. Rien de surprenant donc dans le fait de voir Kanye sampler le légendaire “Harder, Better, Faster, Stronger” pour façonner son “Stronger.” Producteur, ingénieur du son et collaborateur de Kanye West sur toute sa discographie, Anthony Killhofer abondait dans ce sens dans une interview accordée à Billboard il y a quelques années : “Je pense que Graduation était le premier album hip-hop à utiliser à ce point la musique électronique. Avant ça, le rap US se nourrissait davantage du R&B. Mais sur ce projet, des titres comme “Stronger” et “Flashing Lights” contiennent de nombreux éléments hérités de la musique électronique. C’était bien avant que l’EDM devienne mainstream et ça a marqué la fin des artistes hip-hop de l’ancien monde.”

Fasciné par le gigantisme des concerts des plus grands groupes au monde et par les possibilités sans limites qu’offrent la musique électronique, Kanye West citera également des groupes d’indie rock comme The Killers et Keane comme des grandes sources d’inspiration pour Graduation. Ce pot-pourri d’influences accouchera d’un projet éclectique, porté par une énergie certaine et des tubes imparables. De l’inévitable “Stronger” (certifié 8 fois platine et toujours le plus gros succès de sa discographie) au magnétique “Flashing Lights”, en passant par “Can’t Tell Me Nothing” et “Homecoming” aux côtés Chris Martin, chanteur de Coldplay, Kanye West propose à ses fans une véritable usine à hits. Résultat : Il enregistre le plus gros succès commercial de sa carrière, se classe numéro 1 des charts dans des dizaines de pays et signe sa plus grande tournée à ce jour. Kanye a réussi son pari, il est désormais une rockstar.

Mais outre le fait d’avoir étanché la soif mégalomane de son créateur, Graduation peut être considéré comme l’acte fondateur d’un renouveau dans le rap américain. Le gangsta rap se retrouve instantanément ringardisé, assistant impuissant à l’avénement d’un genre plus musical, plus accessible et surtout, plus sensible. Kanye West prouve à toute l’industrie qu’il n’est plus nécessaire de parler de la rue et de ses dangers pour être un rappeur respecté. Des artistes comme Kid Cudi, Drake ou encore J. Cole seront ainsi des héritiers directs de la trace laissée par le triomphe de Graduation. Noah Callahan-Bever, rédacteur en chef de Complex, écrira à l’époque : “11 septembre 2007 : le jour où Kanye West a tué le Gangsta Rap.” Tournant majeur pour son époque, Graduation le sera également pour son interprète. Cet album marque par exemple sa première collaboration avec le plasticien japonais Takashi Murakami, qui signera bien des années plus tard la sublime cover de Kids See Ghosts. La Graduation de Kanye West pose également les fondations de sa relation avec les Daft Punk, qui participeront activement à la production du décrié Yeezus. Toujours sur le plan de la production, c’est également sur Graduation et plus particulièrement sur “Stronger”, que l’on retrouve la première association entre Yeezy et l’incontournable Mike Dean, ce dernier l’accompagnant sans relâche depuis.

Enfin, on pourra également citer les apparitions de Ne-Yo et John Legend sur “Good Life”, sans que ces derniers ne soient jamais crédités malgré leur statut d’artistes majeurs. Un procédé encore inédit pour West à l’époque, dont il usera et abusera sur ses projets suivants, avec en point d’orgue le casting sans précédent d’un “All Of The Lights” sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Vous l’aurez donc compris, de par son impact commercial et son avant-gardisme, Graduation occupe une place centrale dans la discographie de Kanye West. Il offre en effet une conclusion de choix aux études musicales de Ye, qui assiste ici à la remise de diplôme dont il a toujours rêvé. Celle d’un artiste ayant enfin achevé sa croissance, qui se jette désormais dans le grand bain, celui de la vie d’une méga-star. Immergé dans une ambiance acidulée et colorée, le Kanye West Graduation est le parfait alter-ego d’un jeune diplômé prêt à affronter le monde, avec ce qu’il compte de joies et de peines. Dans les mois qui suivront la parution de ce projet, Yeezy perdra successivement sa mère et sa petite amie, ce qui l’amènera à enregistrer l’un des disques les plus déchirants du XXIème siècle. L’espoir de Kanye West disparaîtra momentanément, au contraire de l’héritage de son Graduation, qui restera lui éternel.

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