Joker est un film qui va vous hanter très longtemps

Aller voir un film le jour de sa sortie n’est pas toujours une partie de plaisir. Salle bondée rime malheureusement souvent avec mastication de popcorns et murmures incessants. Pourtant, dès les premiers plans du Joker, le silence fut total. Le sourire forcé de Joaquin Phoenix, aussi déchiré que déchirant, donne le ton. Les deux heures qui suivront cette ouverture magistrale et glaçante seront dans la même veine. Sorti en France ce mercredi, le Joker de Todd Phillips était évidemment accompagné par des attentes monstrueuses. Vainqueur du Lion d’Or à la dernière Mostra de Venise, porté par un buzz gargantuesque et des polémiques incessantes, notamment sur sa représentation de la violence et de la maladie mentale, l’origin story de l’ennemi absolu de Batman constituait sans aucun doute l’événement cinéma de cette fin d’année 2019. Le film produit par les studios Warner n’a pas simplement répondu aux espoirs placés en lui depuis de longs mois. Il les a littéralement surpassé. Crépusculaire, nihiliste et profondément dérangeant, Joker peut, et doit, être considéré comme une oeuvre majeure du cinéma des années 2010.

Dans une ambiance de film noir héritée des productions de Scorsese du siècle dernier, le Joker de Todd Phillips nous plonge dans la désolation sociale et psychologique la plus profonde. Ce long-métrage suit ainsi la pernicieuse descente aux enfers d’Arthur Fleck, comédien raté et souffrant de troubles psychiatriques, en total rupture avec une société pour laquelle il est invisible. Piégé dans Gotham à la dérive, qui n’a jamais semblé aussi malade et vicié, le personnage campé par Joaquin Phoenix chute continuellement, sans jamais pouvoir se relever. Au contraire des films de super-héros classiques, l’espoir est ici totalement absent. Ne subsiste que le vide absolu et le sentiment de faire face à une histoire dont l’issue est déjà connue de tous. C’est là l’une des principales forces de l’oeuvre conçue par Phillips. Le réalisateur américain parvient à proposer une origin story fascinante, bien que sans surprises, au personnage le plus complexe et le plus mystérieux de la pop culture. Marketé avec les moyens d’un blockbuster, Joker n’en revêt pourtant aucun trait caractéristique. Immergé dans un réalisme froid, dénué d’effets spéciaux et de scènes d’action à rallonge, le film de Todd Phillips resplendit dans le désespoir d’un Joaquin Phoenix habité par son personnage.

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Outre une réalisation sans-faute et une intrigue efficace, Joker repose avant tout sur les épaules d’un seul homme. Un clown à l’agonie, livrant ici une performance qui fera date dans l’histoire du septième art. De la première à la dernière minute, l’acteur le plus talentueux de sa génération nous propose une interprétation intimement personnelle du méchant imaginé en 1940 par Bob Kane, Bill Finger et Jerry Robinson. Souvent dépeint comme un pur psychopathe, génie du crime fantasmant sur le chaos absolu, à l’image de la partition mythique d’Heath Ledger dans The Dark Knight, le Joker revêt ici l’apparence d’un homme délaissé, brisé, qui s’abandonne peu à peu à ses pulsions les plus sombres. Des pulsions qui sont pour Arthur Fleck le seul moyen d’exister aux yeux du monde. Avec lui, le rire compulsif devient une véritable souffrance, tant pour son personnage que pour le spectateur, qui se sentira souvent extrêmement mal à l’aise devant un jeu sidérant et malsain. Tout, de ses incontrôlables éruptions de rires mêlés aux sanglots, à ses danses hantées et ses yeux emplis de malheurs, Joaquin Phoenix confère ici une dimension profondément humaine au Joker, comme jamais auparavant. À de nombreuses reprises au cours du film, le spectateur en arrive même à ressentir une véritable empathie pour un Fleck contraint de s’abandonner à la folie qui l’habite. Ou quand le rire devient la pire des tortures.

Intégrant habilement l’univers DC Comics, via divers clins d’oeil bien sentis, Joker est avant tout un film dépeignant notre époque avec un réalisme froid. Car si le Gotham City recréé par Todd Phillips respecte très bien l’univers des comics, en nous plongeant dans le New York crasseux du tournant des années 70-80, son long-métrage est une réflexion glaçante sur une société en proie aux doutes, aux crises et aux révoltes. Véritable miroir de ce que notre époque peut créer de pire, le Joker de Joaquin Phoenix est le produit d’une société violente et individualiste. Que ce soit via la haine des élites ou l’omniprésence des médias tout au long du film, jamais une oeuvre dérivée de comics n’a été aussi ancrée dans le réel. Mille fois comparé à un Taxi Driver moderne, Joker est bel et bien un film sur la fin du rêve américain, où la déchéance d’Arthur Fleck revêt un certain aspect universel. Aussi dense que profond, ce long-métrage ne laissera personne indemne. Certains déploreront peut-être ses sursauts d’hyper-violence ou que les seconds rôles n’ont jamais aussi bien porté leur nom, mais Joker n’en demeure pas moins une une oeuvre monumentale, à la noirceur absolue. Il est ainsi très difficile de sortir de la psychose d’Arthur Fleck une fois que les lumières de la salle se sont rallumées. On entendrait presque un rire s’élever dans la nuit.

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