La mélodie de Virgil Abloh

Plus qu’une simple passion, la musique constituait le fil rouge de la carrière de Virgil Abloh. Le designer ne s’est jamais détaché de la culture qu’il aimait.

« Un jour, Virgil m’a dit que la musique était son code-source ». Ces mots de l’artiste Cali Thornhill Dewitt résument l’importance qu’accordait Abloh à l’art qu’il respectait par dessus tout. Si Abloh a toujours favorisé la libre-circulation des idées entre les disciplines, le lien qui l’unissait à la musique était le plus prégnant.

De son travail aux côtés de Kanye à l’effervescence du collectif Been Trill, en passant par la curation musicale de ses défilés et ses prestations fiévreuses en club, Virgil Abloh aura imprimé sa marque. La musique fait partie de son héritage.

Mélange des genres

Aussi à l’aise pour citer le Goodbye Yellow Brick Road d’Elton John lors d’un défilé au Palais Royal que pour squatter une house party poisseuse des membres du 667, Abloh assimilait la musique comme un ensemble cohérent, une agrégation de courants et d’idées mis au service d’un idéal qui nous dépasse. Son approche organique lui aura permis de revenir à l’essence de la musique, à savoir l’émotion qu’elle suscite.

Chez Abloh, la musique vit en premier lieu par le prisme de ses parents. Le designer a plusieurs fois évoqué la riche collection de disques de son père « qui allait de James Brown à Fela Kuti, en passant par Miles Davis» En grandissant, il constitue vite le corpus de sa culture sonore. Elvis Presley, le Wu-Tang, Guns N’ Roses, N.W.A… Abloh ne pense pas la musique en terme de genres. Sa consommation est déjà décloisonnée. À peine entré au lycée, il s’initie au DJing. Rien d’illogique pour ce gamin originaire de Rockford, une ville proche du berceau de la house américaine, Chicago.

Cette passion pour le mix ne cessera jamais de l’habiter. Dans une interview accordée au Guardian en 2016, il admettait le rôle clé qu’elle jouait son quotidien : « Quand mon téléphone ne sonne pas, j’écoute mes chansons préférées avec le volume à fond et je ne parle plus à personne. Je ne gère plus rien. Tout ce que je veux, c’est écouter ma musique. Quand je ne serai plus designer et que j’aurais arrêté mes autres activités professionnelles, je continuerai d’être DJ. » Malgré le succès et un agenda saturé, Abloh ne renonça jamais à son premier amour, les platines.

Tout ce que je veux, c’est écouter ma musique.


Virgil Abloh

Il y eut d’abord Been Trill, ce collectif formé au début des années 2010 avec deux jeunes designers, Matthew Williams et Heron Preston. « Quand vous avez un groupe de créateurs qui travaillent sur des ordinateurs portables, vous écoutez de la musique. Been Trill est avant tout un groupe de discussion WhatsApp qui a investi la sphère publique » se souvenait-il dans les colonnes de GQ en 2019. Soutenu par Kanye West et A$AP Rocky, le trio transforma l’essai musical en créant une marque éponyme, devenu un pilier de la culture Tumblr. 

Le DJing lui permettait de partager les oeuvres qui l’animaient, et ce, avec le plus grand nombre. Quand les clubs ont fermé à cause de la pandémie, Abloh multipliait les live Instagram pour mixer devant ses millions d’abonnés, invités à partager sa passion. Car Abloh ne se contentait pas de jouer dans des soirées privées, pour un cercle restreint d’happy few. Le créateur a toujours tenu à mixer dans différents types d’événements, de la grande messe de Coachella à des festivals d’électro de niche au Maroc. Ceux qui ont eu la chance de le voir jouer se souviendront de ses sets éclectiques et de sa curation pointue. 

Abloh accordait une attention particulière à l’histoire musicale des lieux dans lesquels il se produisait. Le son était sa porte d’entrée pour comprendre la mémoire d’une salle, d’une ville ou d’un pays. Lors d’une soirée organisée par Apple Music à Paris, Virgil Abloh enchaînait par exemple un intemporel de France Gall avec « Fuck le 17 » de 13 Block. Pari gagnant. Se montrer curieux et s’adapter aux références locales de son public était la ligne directrice de ses sets.

Une légitimité établie

En 2018, Il poussera l’expérience en allant jusqu’à sortir un EP collaboratif avec Boys Noize, un grand nom de la house. Un bel accomplissement pour le créateur de mode qui se rêvait DJ. Dans une interview accordée à Rolling Stone en 2020, Abloh avouait ne pas concevoir son métier sans musique : « Quand on parle de mode et de défilés, il faut jouer le rôle de ce DJ qui a passé 10 000 heures en club à étudier le son. Il faut être extrêmement précis. Vous devez d’abord prendre en compte l’éducation musicale du public, puis analyser les vêtements que vous avez créés, puis le lieu choisi pour les présenter. »

Son message était clair : « La musique est là pour améliorer l’expérience. Trouver des morceaux qui parlent à un groupe précis de personnes, c’est un travail colossal » Dans son oeuvre, la musique se lisait partout : elle infusait son procédé créatif, inspirait ses collections, habillait ses défilés. Ses présentations Off-White s’accompagnaient toujours de bandes-originales soignées, que le créateur répertoriait ensuite sur le discret compte SoundCloud Paris, IL (Illinois). Son triomphal premier défilé chez Vuitton fut marqué par un runway inspiré par le Dark Side of the Moon de Pink Floyd et la sublime version orchestrale de « Ghost Town », interprétée par BADBADNOTGOOD.

Pour l’un de ses derniers shows, la présentation S/S 22 « Amen, Break » de Louis Vuitton, Abloh rendait un double hommage à la culture hip-hop. Le premier, en dévoilant un clip s’inspirant de l’histoire de Lupe Fiasco. Loin d’être un nom retentissant pour le jeune public et une grosse partie des consommateurs de la marque, le rappeur de Chicago est néanmoins un personnage important pour le rap des années 2000. Une fois de plus, Abloh démontrait la précision de ses références et son respect pour la culture. Le second hommage se matérialisait par la présence dans la B.O du défilé de « Amen Brother », un morceau de The Winstons dont la loop de batterie fut samplée dans plus de 1 500 morceaux, notamment dans le hip-hop des années 80-90.

 

Outre son modèle Marcel Duchamp, Abloh assumait en effet s’être largement inspiré du rap pour façonner son approche créative : « La mode c’est du hip-hop, c’est du sampling. Vous prenez un album et vous créez un nouveau format de musique avec ces contiguïtés. Nous n’existons pas sans les artistes et les penseurs qui étaient là avant nous : Mies van der Rohe, Rem Koolhaas, Kanye West, Pharell Williams, Le Caravage. Ils nous ont donné un sol. » Intimement lié au rap, Abloh aura consacré sa vie à légitimer ce genre dans l’industrie de la mode.

Sans frontières

En faisant défiler Kid Cudi et Playboi Carti pour Louis Vuitton ou en plaçant PNL au premier rang row d’un défilé Off-White, le designer donne vie au mantra « Le monde est à nous ». Son ascension professionnelle ne l’a jamais détaché de sa culture, de ses passions. Bien au contraire. Quand il signe chez LVMH, Abloh emmène une galaxie de créatifs dans son sillage. Le luxe se conjugue désormais avec les stars, le public et les tracklists que Virgil a toujours aimé. Refoulé de la Fashion Week 10 ans plus tôt, le designer n’a pas seulement réussi à se faire une place. Il en a créé des centaines d’autres. Dominateur au sein d’une industrie historiquement dirigée par la bourgeoisie blanche, Abloh a disposé le rap et ses acteurs au cœur du jeu. Le fondateur d’Off-White n’a pas utilisé les grands noms du rap pour vendre ses produits, pour faire briller ses défilés. Il faisait partie de leur cercle intime, en tant qu’acteur singulier d’un secteur métamorphosé. Abloh fait partie intégrante de la mythologie du hip-hop.

Le rap des années 2010 est imprégné par ses idées. Adoubé par l’intégralité du game, Abloh a marqué les acteurs de cette industrie, à l’instar d’un Pusha T impressionné : « J’ai rencontré Virgil à Hawaii, pendant l’enregistrement de My Beautiful DarkTwisted Fantasy. Il était toujours avec nous dans le studio, pour envoyer des références depuis son ordinateur, sur la mode et l’architecture. Son Mac était une bibliothèque de tout ce qui est esthétiquement beau et important. » Les artistes faisaient pleinement confiance à ce designer, qui, en plus de les comprendre, dicter les codes.

La mode, c’est du hip-hop, c’est du sampling.

 

 

Virgil Abloh

Il suffit de voir le nombre d’artworks mémorables made in Abloh : MBDTF, Watch the Throne, Love is Rage 2, 808’s and Heartbreak, Long.Live.Asap, YEEZYS… De son vivant, l’un de ses derniers projets ambitieux fut la création d’Off-White International Rap Video Studio en 2020, une société de production à l’origine du visuel de « Shake the Room » de Pop Smoke et Quavo. Abloh avait besoin de tout explorer, encore plus en terme de musique. 

La musique a changé Virgil Abloh et Virgil Abloh a poli l’esthétique de la musique. « Il a normalisé le fait d’être influencé par des choses et des personnes qui ne viennent pas du domaine dans lequel on travaille tous les jours » affirmait Dev Hynes (Blood Orange) à son sujet. Tout au long de sa vie et de son extraordinaire carrière, le designer aura conservé un amour sincère pour la musique et surtout, pour ceux qui la font. Son héritage lui survivra via celles et ceux avec qui il a créé, inspiré, révolutionné. Virgil Abloh n’a pas fini de jouer sa mélodie. 

 

Julien Perocheau

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