Article de Nicolas Rogès

Réalisé par Kanye West

pour Kanye West

Article de Nicolas Rogès

Réalisé par Kanye West

pour Kanye West

Un spectacle permanent. Presque un cirque. La vie de Kanye West n’est plus que scandales et éclairs de génie. Il n’y a rien entre ces deux extrêmes. Pas de demi-mesure ou de nuances, plus de frontière entre vie privée et vie médiatique.  

Alors qu’un nouvel album est annoncé et qu’un documentaire Netflix de plusieurs heures vient d’être diffusé, Ye entame une nouvelle étape de sa carrière. Il apparaît plus productif, moins tourmenté, mais plus que jamais enclin à se mettre en scène. Jusqu’à l’éloigner de la musique ?

Un spectacle permanent. Presque un cirque. La vie de Kanye West n’est plus que scandales et éclairs de génie. Il n’y a rien entre ces deux extrêmes. Pas de demi-mesure ou de nuances, plus de frontière entre vie privée et vie médiatique.  
Alors qu’un nouvel album est annoncé et qu’un documentaire Netflix de plusieurs heures vient d’être diffusé, Ye entame une nouvelle étape de sa carrière. Il apparaît plus productif, moins tourmenté, mais plus que jamais enclin à se mettre en scène. Jusqu’à l’éloigner de la musique ?

De retour comme s’il n’était jamais parti

De retour comme s’il n’était jamais parti

Il avait toutes les raisons de faire profil bas, après un album qui ne tient pas ses promesses, des discours nauséabonds et une campagne présidentielle ponctuée par un échec cuisant. Kanye était blessé, autant moqué pour ses excentricités que célébré pour ses succès passés. Symptomatique d’un artiste qui peine à renouer avec son génie, son neuvième album Jesus Is King (2019) était une sortie légèrement en deçà du niveau d’une discographie faite de grands moments. JIK était rarement convaincant dans son alliance entre Rap et Gospel, alors que son interprète avait été un de ses plus beaux artisans. « Ultralight Beam » (2016) et son association avec Chance The Rapper, lui aussi de Chicago, n’y trouvait pas de suite à la hauteur de son impact. Après cette semi-déconvenue, il s’était tenu un temps loin des lumières, avant qu’elles ne l’appellent de nouveau. Il a eu envie de se tenir sous elles, droit et fier, d’être illuminé pour que le monde entier le voie. Incarnant une figure divine pendant les Grammys en 2005, il entrait en lévitation. Rebelote seize ans plus tard, à Atlanta, pendant la série de concerts qu’il donne avant la sortie de DONDA, sa dixième œuvre en solo. 
Ye était arrivé, dans toute sa grandeur.
Pour préparer son retour, il s’était enfermé dans un studio où il dormait, faisait de la musculation et tentait de raviver sa flamme. Tout était filmé, monté en épingle et exagéré, tout était plus grand que nature, orchestré, calculé, tout était Kanye West, démesuré, fascinant. Faussement chaotique, la sortie de DONDA était l’ultime volonté – d’aucuns diront caprice – d’une superstar pour qui il n’y a de salut que dans la démonstration de force. Le monde était devenu trop étroit : Kanye devait incarner un rappeur, un pasteur, un producteur, un patron de label, un activiste, un designer de mode, un homme politique et un père de famille. Tellement protéiforme que le chaos fleure. Et puisque la musique ne se suffit plus à elle-seule, chaque album sera une expérience globale, aussi grandiose dans sa préparation que dans son annonce et sa réalisation – on se souvient par exemple que l’album Yeezus avait été précédé de la diffusion du clip de « New Slaves » sur des façades d’immeubles dans plus de soixante endroits du monde entier -.
Dans un article pour l’Abcdrduson le journaliste Sébastien Darvin écrivait avec justesse « […] la musique de Kanye West semble avoir atteint sa forme finale. La figure d’un artiste transformé en son propre mécène, un homme capable de saturer l’espace médiatique et financer ses plus grandes lubies, quitte à remplir trois fois le Mercedes-Benz Stadium pour capter son émotion du jour ».
Convaincu de son propre génie, habité de « lubies » n’appartenant qu’à lui : Ye l’a toujours été. Mais il paraît maintenant être d’autant plus attaché à créer l’évènement, voire l’Histoire, pour lui et ceux qu’il côtoie. Et n’importe quoi peut servir de prétexte à gonfler son influence. 
Il avait toutes les raisons de faire profil bas, après un album qui ne tient pas ses promesses, des discours nauséabonds et une campagne présidentielle ponctuée par un échec cuisant. Kanye était blessé, autant moqué pour ses excentricités que célébré pour ses succès passés. Symptomatique d’un artiste qui peine à renouer avec son génie, son neuvième album Jesus Is King (2019) était une sortie légèrement en deçà du niveau d’une discographie faite de grands moments. JIK était rarement convaincant dans son alliance entre Rap et Gospel, alors que son interprète avait été un de ses plus beaux artisans. « Ultralight Beam » (2016) et son association avec Chance The Rapper, lui aussi de Chicago, n’y trouvait pas de suite à la hauteur de son impact. Après cette semi-déconvenue, il s’était tenu un temps loin des lumières, avant qu’elles ne l’appellent de nouveau. Il a eu envie de se tenir sous elles, droit et fier, d’être illuminé pour que le monde entier le voie. Incarnant une figure divine pendant les Grammys en 2005, il entrait en lévitation. Rebelote seize ans plus tard, à Atlanta, pendant la série de concerts qu’il donne avant la sortie de DONDA, sa dixième œuvre en solo. 
Ye était arrivé, dans toute sa grandeur.
Pour préparer son retour, il s’était enfermé dans un studio où il dormait, faisait de la musculation et tentait de raviver sa flamme. Tout était filmé, monté en épingle et exagéré, tout était plus grand que nature, orchestré, calculé, tout était Kanye West, démesuré, fascinant. Faussement chaotique, la sortie de DONDA était l’ultime volonté – d’aucuns diront caprice – d’une superstar pour qui il n’y a de salut que dans la démonstration de force. Le monde était devenu trop étroit : Kanye devait incarner un rappeur, un pasteur, un producteur, un patron de label, un activiste, un designer de mode, un homme politique et un père de famille. Tellement protéiforme que le chaos fleure. Et puisque la musique ne se suffit plus à elle-seule, chaque album sera une expérience globale, aussi grandiose dans sa préparation que dans son annonce et sa réalisation – on se souvient par exemple que l’album Yeezus avait été précédé de la diffusion du clip de « New Slaves » sur des façades d’immeubles dans plus de soixante endroits du monde entier -.
Dans un article pour l’Abcdrduson le journaliste Sébastien Darvin écrivait avec justesse « […] la musique de Kanye West semble avoir atteint sa forme finale. La figure d’un artiste transformé en son propre mécène, un homme capable de saturer l’espace médiatique et financer ses plus grandes lubies, quitte à remplir trois fois le Mercedes-Benz Stadium pour capter son émotion du jour ».
Convaincu de son propre génie, habité de « lubies » n’appartenant qu’à lui : Ye l’a toujours été. Mais il paraît maintenant être d’autant plus attaché à créer l’évènement, voire l’Histoire, pour lui et ceux qu’il côtoie. Et n’importe quoi peut servir de prétexte à gonfler son influence. 

Donda & Ye

Donda & Ye

En 2016, pendant une interview avec Steve Harvey, il se vantait du fait que Kim Kardashian avait fait évoluer, pour les designers de mode, la perception du corps des femmes. Il abonde cinq ans plus tard, lors d’une récente entrevue pour Drink Champs : « ma femme a changé l’idée de la beauté. Les filles blanches se moquaient de ses fesses, et maintenant ces filles essayent d’avoir les mêmes ». Même sa coupe de cheveux devient un prétexte pour étaler sa grandeur. Au cours de la même interview, montrant ses cheveux, à moitié coupés, il affirme que tout le monde allait appeler cette coupe une « Ye ». Souriant, les yeux cachés derrière d’épaisses lunettes noires, il était difficile de savoir s’il était sérieux ou si ses mimiques étaient celles d’un homme qui jouait avec son auditoire. Lui seul décidera de l’issue des histoires le concernant, et lui seul décidera de ce qu’il faut amplifier.
A tel point que même un album censé être le plus personnel et introspectif de sa carrière, puisque tout, jusqu’à son titre, porte la marque de sa mère, Donda West, a été précédé d’une tempête médiatique. Son introduction était un trompe-l’œil : sur la première piste de l’album, la voix de la chanteuse Syleena Johnson prononce le prénom « Donda » cinquante-huit fois, et rien d’autre. Cinquante-huit, comme l’âge auquel Donda West a quitté son fils. Pourtant, même si l’Histoire de Ye est étroitement liée à celle de sa mère, DONDA était moins un hommage à Donda West qu’une plongée dans l’esprit d’un homme qui s’avouait vaincu face à ses tourments.
Symbolique de tout cela, « 24 » était le morceau le plus réussi de l’album, voire de l’année 2021. Renouant avec les racines Gospel de la ville de Chicago, Kanye s’avouait « épuisé », demandant à Dieu de tout réparer. « 24 » était noyé dans une tracklist à rallonge, comptant de franches réussites, mais aussi plusieurs titres dispensables et des choix discutables, dont des collaborations avec DaBaby et Marilyn Manson, ce dernier étant empêtré dans des affaires de violences sexuelles et de viols et Dababy ayant été coupable d’homophobie. Kanye justifiait leur présence comme une manière de montrer que même eux pouvaient bénéficier du pardon et de la grâce divine. Bancal, et d’autant plus étonnant au sein d’un album dédié à une femme pionnière dans l’égalité des sexes : Donda West a été, entre autres, la première femme afro-américaine à occuper un poste de Présidente au sein de la prestigieuse Chicago State University.
Directeur artistique de sa vie, il monte ainsi au créneau si les histoires ne sont pas écrites comme il l’aurait souhaité. Ye les voit filer entre ses doigts, quand bien même il fait tout pour tenter de contrôler la narration.
Après l’annonce d’un documentaire en trois parties sur Netflix, il exige qu’on lui donne un droit de regard sur le produit final. A l’aéroport, encerclé par des paparazzis armés d’appareils photo, il explique qu’il devrait toucher un pourcentage sur chacun de leurs clichés, avant de s’étendre, sur le titre « Eazy » sur son divorce et sa relation avec son ex-femme, de documenter sa vie de père aux prises avec la célébrité, puis de prendre à partie TMZ à qui il demande des excuses pour un titre d’article racoleur. La liste est longue, mais ce qui peut parfois passer pour de la provocation cache en réalité toujours quelque chose de plus profond. Le 8 Février 2022, Kanye publie une vidéo de près de six minutes sur son compte Instagram où, entouré de femmes et d’hommes Noirs, il s’étend sur un mouvement qu’il vient de lancer, le « Black Future Month ». Toujours, ici aussi, en insistant sur la nécessité de reprendre le contrôle de l’Histoire : 
 
« Si on parlait de l’Histoire Noire ? Qui a écrit cette Histoire pour nous ? Ils nous ont enfoncé des idées dans le crâne pour nous rendre esclaves mentalement, ils nous ciblent, ils nous mettent dans des cases pour contrôler notre esprit et nous faire peur. Je n’ai plus de peur en moi : tout ce qu’il me reste est de l’amour. Ça fait un moment que j’attends de nous que nous reprenions le pouvoir entre nos mains. J’attendais que nous contrôlions notre narration ». Il poursuit : « Il n’y a plus de « Black History Month ». Chaque mois de février nous rappelle que nous pouvons à peine voter. Tu ne devrais pas avoir à être un génie de la technologie, un Dieu du basket ou un magicien de la musique pour être en mesure de soutenir ta famille. »
En 2016, pendant une interview avec Steve Harvey, il se vantait du fait que Kim Kardashian avait fait évoluer, pour les designers de mode, la perception du corps des femmes. Il abonde cinq ans plus tard, lors d’une récente entrevue pour Drink Champs : « ma femme a changé l’idée de la beauté. Les filles blanches se moquaient de ses fesses, et maintenant ces filles essayent d’avoir les mêmes ». Même sa coupe de cheveux devient un prétexte pour étaler sa grandeur. Au cours de la même interview, montrant ses cheveux, à moitié coupés, il affirme que tout le monde allait appeler cette coupe une « Ye ». Souriant, les yeux cachés derrière d’épaisses lunettes noires, il était difficile de savoir s’il était sérieux ou si ses mimiques étaient celles d’un homme qui jouait avec son auditoire. Lui seul décidera de l’issue des histoires le concernant, et lui seul décidera de ce qu’il faut amplifier.
A tel point que même un album censé être le plus personnel et introspectif de sa carrière, puisque tout, jusqu’à son titre, porte la marque de sa mère, Donda West, a été précédé d’une tempête médiatique. Son introduction était un trompe-l’œil : sur la première piste de l’album, la voix de la chanteuse Syleena Johnson prononce le prénom « Donda » cinquante-huit fois, et rien d’autre. Cinquante-huit, comme l’âge auquel Donda West a quitté son fils. Pourtant, même si l’Histoire de Ye est étroitement liée à celle de sa mère, DONDA était moins un hommage à Donda West qu’une plongée dans l’esprit d’un homme qui s’avouait vaincu face à ses tourments.
Symbolique de tout cela, « 24 » était le morceau le plus réussi de l’album, voire de l’année 2021. Renouant avec les racines Gospel de la ville de Chicago, Kanye s’avouait « épuisé », demandant à Dieu de tout réparer. « 24 » était noyé dans une tracklist à rallonge, comptant de franches réussites, mais aussi plusieurs titres dispensables et des choix discutables, dont des collaborations avec DaBaby et Marilyn Manson, ce dernier étant empêtré dans des affaires de violences sexuelles et de viols et Dababy ayant été coupable d’homophobie. Kanye justifiait leur présence comme une manière de montrer que même eux pouvaient bénéficier du pardon et de la grâce divine. Bancal, et d’autant plus étonnant au sein d’un album dédié à une femme pionnière dans l’égalité des sexes : Donda West a été, entre autres, la première femme afro-américaine à occuper un poste de Présidente au sein de la prestigieuse Chicago State University.
Directeur artistique de sa vie, il monte ainsi au créneau si les histoires ne sont pas écrites comme il l’aurait souhaité. Ye les voit filer entre ses doigts, quand bien même il fait tout pour tenter de contrôler la narration.
Après l’annonce d’un documentaire en trois parties sur Netflix, il exige qu’on lui donne un droit de regard sur le produit final. A l’aéroport, encerclé par des paparazzis armés d’appareils photo, il explique qu’il devrait toucher un pourcentage sur chacun de leurs clichés, avant de s’étendre, sur le titre « Eazy » sur son divorce et sa relation avec son ex-femme, de documenter sa vie de père aux prises avec la célébrité, puis de prendre à partie TMZ à qui il demande des excuses pour un titre d’article racoleur. La liste est longue, mais ce qui peut parfois passer pour de la provocation cache en réalité toujours quelque chose de plus profond. Le 8 Février 2022, Kanye publie une vidéo de près de six minutes sur son compte Instagram où, entouré de femmes et d’hommes Noirs, il s’étend sur un mouvement qu’il vient de lancer, le « Black Future Month ». Toujours, ici aussi, en insistant sur la nécessité de reprendre le contrôle de l’Histoire : 
 
« Si on parlait de l’Histoire Noire ? Qui a écrit cette Histoire pour nous ? Ils nous ont enfoncé des idées dans le crâne pour nous rendre esclaves mentalement, ils nous ciblent, ils nous mettent dans des cases pour contrôler notre esprit et nous faire peur. Je n’ai plus de peur en moi : tout ce qu’il me reste est de l’amour. Ça fait un moment que j’attends de nous que nous reprenions le pouvoir entre nos mains. J’attendais que nous contrôlions notre narration ». Il poursuit : « Il n’y a plus de « Black History Month ». Chaque mois de février nous rappelle que nous pouvons à peine voter. Tu ne devrais pas avoir à être un génie de la technologie, un Dieu du basket ou un magicien de la musique pour être en mesure de soutenir ta famille. »

Révolutions

Révolutions

En ne trouvant son salut que dans la démesure, Kanye laisse son égo jouer les chefs d’orchestre. Jusque-là, la pirouette lui avait plutôt réussi. Jamais économes, toujours en équilibre entre démonstration de force et justesse, ses albums gagnaient la guerre des critiques. Et même ses plus fervents détracteurs devaient reconnaître que l’enfant d’Atlanta jouait plutôt habilement du contrepied. Il réussissait à rendre cohérente une forme de chaos artistique (Yeezus, The Life Of Pablo) et à maîtriser, sans s’éparpiller, parmi les œuvres les plus grandiloquentes et excentriques que le Rap ait produit (My Beautiful Dark Twisted Fantasy, Watch The Throne). Entre les mains d’un autre, elles n’auraient peut-être été qu’esbroufes et démonstrations inutiles de puissance. Ye avait le sens de l’économie, du découpage et – paradoxal quand on parle de lui – de la mesure. 
Il avait avant cela renversé le mythe du looser (College Dropout, Late Registration) pour le transformer en Tout-Puissant, jouant au Dieu d’un royaume que lui seul avait construit (« Power »). Et quand venait le moment de l’introspection et du repli émotionnel, il masquait sa voix pour cacher ses fêlures (808s & Heartbreak), entraînant tout un pan du Rap vers les possibilités infinies de l’auto-tune. Petit bigbang.
Et c’était là toute la force de Kanye West, celui d’être un homme – médiatiquement du moins – dont l’arrogance et les prises de position questionnaient, mais qu’il fallait saluer comme un des grands novateurs de la musique moderne. Mais là non plus, ce n’était pas assez. Ce qu’il a accompli sur ses albums ? Il le duplique dans un autre domaine qui lui est cher.
Car dans le monde de la mode aussi, tout n’est aussi qu’affaire de rupture. « Ce que Kanye West retranscrit dans la mode est dans la lignée de ce qu’il fait musicalement », résume Vinceeh, créateur de contenu streetwear & sneakers. « Pendant la période Yeezus, il livrait des collections assez excentriques, par exemple. Il a toujours créé la tendance, et il reste une référence dans la mode ». Vinceeh ajoute : « Aujourd’hui, la collaboration entre Travis Scott et Nike est ce qui marche le mieux. Mais Travis retravaille des sneakers connues, alors que Kanye sort des créations originales et réussit à les imposer. L’impact sur le marché est totalement différent. Un jour, il part de chez Nike, car il se sent bridé. Il va chez Adidas puis crée une collection en rupture avec ce qui se fait à l’époque. Mais elle se vend très bien ». 
Transcendant le cadre de la mode et du Rap, il allait donner des idées à Adele, James Blake, Bon Iver, Elton John ou les Arctic Monkeys, lui, le gamin de Roc-A-Fella, longtemps dans l’ombre de ceux pour qui il produisait. Tout est en réalité là, dans ces figures qui l’entouraient à l’orée des années 2000. Celles de Jay-Z, son « Big Brother », de Beanie Sigel, Scarface, Alicia Keys ou de Talib Kweli, tauliers avant lui, célébrités avant son heure. Pas qu’il les enviait, non, mais il voyait en eux la prochaine étape de sa carrière, son costume de producteur devenu trop étroit pour ses ambitions. D’abord moqué pour son envie de prendre le micro, pointé du doigt pour ses piètres capacités de rappeur, Kanye avait une revanche à prendre.
 
Même Dame Dash, co-fondateur de Roc-A-Fella, s’amusait de le voir débiter des rimes devant lui. Il avait prévu que son poulain sorte une compilation de ses instrumentaux pour que des artistes rappent ou chantent par-dessus : pas que Ye ne prenne le micro. Alors si personne ne croyait en lui, il allait tripler, quadrupler, la confiance qu’il portait à sa propre personne. Il allait développer son image pour ne jamais se laisser enfermer dans une case. Capter les regards et y projeter son reflet. Jusqu’à ce qu’elle s’y imprime au fer rouge.
 
Il n’avait qu’à embrasser son environnement : à Chicago, Ville du Vent, la vengeance est un plat qui se mange glacé. La ville, réputée pour son climat rude, est une cité de travailleurs acharnés, aussi impitoyables que déterminés. Avec l’héritage de RZA dans un coin de la tête, un de ses maîtres et de ceux qui avaient prouvé qu’un producteur de Rap ne devait rien s’interdire, Kanye allait devenir plus grand que la musique elle-même. Et peut-être a-t-il réussi. Peut-être.
En ne trouvant son salut que dans la démesure, Kanye laisse son égo jouer les chefs d’orchestre. Jusque-là, la pirouette lui avait plutôt réussi. Jamais économes, toujours en équilibre entre démonstration de force et justesse, ses albums gagnaient la guerre des critiques. Et même ses plus fervents détracteurs devaient reconnaître que l’enfant d’Atlanta jouait plutôt habilement du contrepied. Il réussissait à rendre cohérente une forme de chaos artistique (Yeezus, The Life Of Pablo) et à maîtriser, sans s’éparpiller, parmi les œuvres les plus grandiloquentes et excentriques que le Rap ait produit (My Beautiful Dark Twisted Fantasy, Watch The Throne). Entre les mains d’un autre, elles n’auraient peut-être été qu’esbroufes et démonstrations inutiles de puissance. Ye avait le sens de l’économie, du découpage et – paradoxal quand on parle de lui – de la mesure. 
Il avait avant cela renversé le mythe du looser (College Dropout, Late Registration) pour le transformer en Tout-Puissant, jouant au Dieu d’un royaume que lui seul avait construit (« Power »). Et quand venait le moment de l’introspection et du repli émotionnel, il masquait sa voix pour cacher ses fêlures (808s & Heartbreak), entraînant tout un pan du Rap vers les possibilités infinies de l’auto-tune. Petit bigbang.
Et c’était là toute la force de Kanye West, celui d’être un homme – médiatiquement du moins – dont l’arrogance et les prises de position questionnaient, mais qu’il fallait saluer comme un des grands novateurs de la musique moderne. Mais là non plus, ce n’était pas assez. Ce qu’il a accompli sur ses albums ? Il le duplique dans un autre domaine qui lui est cher.
Car dans le monde de la mode aussi, tout n’est aussi qu’affaire de rupture. « Ce que Kanye West retranscrit dans la mode est dans la lignée de ce qu’il fait musicalement », résume Vinceeh, créateur de contenu streetwear & sneakers. « Pendant la période Yeezus, il livrait des collections assez excentriques, par exemple. Il a toujours créé la tendance, et il reste une référence dans la mode ». Vinceeh ajoute : « Aujourd’hui, la collaboration entre Travis Scott et Nike est ce qui marche le mieux. Mais Travis retravaille des sneakers connues, alors que Kanye sort des créations originales et réussit à les imposer. L’impact sur le marché est totalement différent. Un jour, il part de chez Nike, car il se sent bridé. Il va chez Adidas puis crée une collection en rupture avec ce qui se fait à l’époque. Mais elle se vend très bien ». 
Transcendant le cadre de la mode et du Rap, il allait donner des idées à Adele, James Blake, Bon Iver, Elton John ou les Arctic Monkeys, lui, le gamin de Roc-A-Fella, longtemps dans l’ombre de ceux pour qui il produisait. Tout est en réalité là, dans ces figures qui l’entouraient à l’orée des années 2000. Celles de Jay-Z, son « Big Brother », de Beanie Sigel, Scarface, Alicia Keys ou de Talib Kweli, tauliers avant lui, célébrités avant son heure. Pas qu’il les enviait, non, mais il voyait en eux la prochaine étape de sa carrière, son costume de producteur devenu trop étroit pour ses ambitions. D’abord moqué pour son envie de prendre le micro, pointé du doigt pour ses piètres capacités de rappeur, Kanye avait une revanche à prendre.
 
Même Dame Dash, co-fondateur de Roc-A-Fella, s’amusait de le voir débiter des rimes devant lui. Il avait prévu que son poulain sorte une compilation de ses instrumentaux pour que des artistes rappent ou chantent par-dessus : pas que Ye ne prenne le micro. Alors si personne ne croyait en lui, il allait tripler, quadrupler, la confiance qu’il portait à sa propre personne. Il allait développer son image pour ne jamais se laisser enfermer dans une case. Capter les regards et y projeter son reflet. Jusqu’à ce qu’elle s’y imprime au fer rouge.
 
Il n’avait qu’à embrasser son environnement : à Chicago, Ville du Vent, la vengeance est un plat qui se mange glacé. La ville, réputée pour son climat rude, est une cité de travailleurs acharnés, aussi impitoyables que déterminés. Avec l’héritage de RZA dans un coin de la tête, un de ses maîtres et de ceux qui avaient prouvé qu’un producteur de Rap ne devait rien s’interdire, Kanye allait devenir plus grand que la musique elle-même. Et peut-être a-t-il réussi. Peut-être.

Kanye reste Kanye

Kanye reste Kanye

Après une période faste, c’est désormais en coulisses qu’il semble le meilleur. Là où il n’a pas besoin de forcer le trait, où les projecteurs sont braqués vers d’autres que lui. Sur Daytona de Pusha-T et K.T.S.E. de Teyana Taylor (2018) ou sur A Wise Tale d’Abstract Mindstate (2021). Passé quasiment inaperçu, ce dernier album, sorti sur le label Yeezy Sound, est doublement symbolique. D’abord parce qu’il renoue avec les tous débuts de Kanye, avant même l’aventure Roc-A-Fella. C’est pour le duo Abstract Mindtsate qu’il compose une de ses premières productions sur We Paid Let Us In!. Il admirait le groupe, avec qui il rêvait de collaborer, alors qu’il tentait à cette époque de se faire un nom dans la foisonnante scène de Chicago. Ensuite car retravailler avec Abstract Mindstate est un hommage à la ville qui l’a vu grandir et à laquelle tout est lié. Brièvement mentionné et peu mis en avant, le nom de Kanye West est secondaire, voire anecdotique, sur A Wise Tale. L’idée d’un nouvel album venait de lui, pas du groupe : « Pour être honnête, ce n’était pas notre décision. Ye a été la source de tout ça », révèle le rappeur Gre pendant une interview donnée à Rolling Stone. « Il nous a dit “Le monde a besoin d’Abstract Mindstate. Vous allez sauver les esprits et soigner les cœurs. C’est le moment” ».
Plus parlant encore, c’était sur Jesus Is Born, l’album du Sunday Service Choir, qu’il produit et avec qui il avait commencé à travailler des mois avant, que Kanye West était le plus à son aise. Les deux pieds dans le Gospel. Piochant une nouvelle fois dans la tradition de Chicago, où Thomas A. Dorsey, dans les années trente, avait contribué à faire émerger cette musique à la base du Rap, Ye remet les compteurs à zéro à un moment charnière de sa carrière. 
Jamais devant le micro, mais produisant, écrivant et dirigeant le collectif, il participait à une œuvre plus grande que lui, toute en justesse et retenue. Kanye était dans l’ombre et semblait souffler. Et avec cet album, il partait non pas vers de nouveaux horizons, mais presque en arrière. En se remettant à la place qu’il occupait à ses débuts, derrière les manettes, il redevenait ce jeune homme pétri de talent qui voulait mettre le monde à ses pieds. En montrant rarement son visage ; à l’exception des messes dominicales qu’il donne en amont de Jesus Is Born, conviant des dizaines de personnes pour célébrer leur amour commun de Dieu.
Même ici, Kanye ne pouvait s’empêcher de faire du Kanye.
La musique était certes au centre, et les relectures de classiques du RnB/Rap par un chœur gospel avaient quelque chose de sincères, mais ces « Services » du dimanche se muaient aussi en messes médiatiques – début 2021, des centaines de personnes ayant travaillé avec Kanye sur ces Sunday Services lui intentaient un procès à hauteur de trente millions de dollars pour des défauts de paiement –. Elles étaient scrutées, des extraits étant partagés sur Twitter et Instagram chaque fin de semaine. Et alors qu’il présentait ces concerts comme des moments intimes et de communion, Kanye invitait le monde entier à les partager. 
 
Sans doute condamné à ne plus jamais pouvoir se mettre en retrait.
Kanye West est à un point de bascule. Son histoire, son enfance sont racontées par d’autres que lui. Ses débuts, ses égarements, ses doutes, sont mis en lumière sans qu’il puisse exercer un contrôle total de son image. DONDA 2, annoncé pour le 22 février devra être grandiose. Prévu une semaine après le documentaire Netflix, Ye y sera seul aux manettes, en maîtrise de son discours et de ses espoirs. Dans sa zone de confort. S’il n’a depuis longtemps plus rien à prouver, Kanye est maintenant en lutte face à sa propre légende. Une légende qu’il écrira, sans doute, une nouvelle fois en lettres capitales, sans s’interdire aucun excès ou aucune débauche de puissance médiatique. DONDA 2 sera donc grandiose, du moins pour son auteur. 
 
Et aux crédits du film sur la vie de Kanye, écrit, réalisé et produit par Kanye West, ne figureront que deux lettres : Y.E. 

 

Peut-être est-ce mieux ainsi, après tout.
Après une période faste, c’est désormais en coulisses qu’il semble le meilleur. Là où il n’a pas besoin de forcer le trait, où les projecteurs sont braqués vers d’autres que lui. Sur Daytona de Pusha-T et K.T.S.E. de Teyana Taylor (2018) ou sur A Wise Tale d’Abstract Mindstate (2021). Passé quasiment inaperçu, ce dernier album, sorti sur le label Yeezy Sound, est doublement symbolique. D’abord parce qu’il renoue avec les tous débuts de Kanye, avant même l’aventure Roc-A-Fella. C’est pour le duo Abstract Mindtsate qu’il compose une de ses premières productions sur We Paid Let Us In!. Il admirait le groupe, avec qui il rêvait de collaborer, alors qu’il tentait à cette époque de se faire un nom dans la foisonnante scène de Chicago. Ensuite car retravailler avec Abstract Mindstate est un hommage à la ville qui l’a vu grandir et à laquelle tout est lié. Brièvement mentionné et peu mis en avant, le nom de Kanye West est secondaire, voire anecdotique, sur A Wise Tale. L’idée d’un nouvel album venait de lui, pas du groupe : « Pour être honnête, ce n’était pas notre décision. Ye a été la source de tout ça », révèle le rappeur Gre pendant une interview donnée à Rolling Stone. « Il nous a dit “Le monde a besoin d’Abstract Mindstate. Vous allez sauver les esprits et soigner les cœurs. C’est le moment” ».
Plus parlant encore, c’était sur Jesus Is Born, l’album du Sunday Service Choir, qu’il produit et avec qui il avait commencé à travailler des mois avant, que Kanye West était le plus à son aise. Les deux pieds dans le Gospel. Piochant une nouvelle fois dans la tradition de Chicago, où Thomas A. Dorsey, dans les années trente, avait contribué à faire émerger cette musique à la base du Rap, Ye remet les compteurs à zéro à un moment charnière de sa carrière. 
Jamais devant le micro, mais produisant, écrivant et dirigeant le collectif, il participait à une œuvre plus grande que lui, toute en justesse et retenue. Kanye était dans l’ombre et semblait souffler. Et avec cet album, il partait non pas vers de nouveaux horizons, mais presque en arrière. En se remettant à la place qu’il occupait à ses débuts, derrière les manettes, il redevenait ce jeune homme pétri de talent qui voulait mettre le monde à ses pieds. En montrant rarement son visage ; à l’exception des messes dominicales qu’il donne en amont de Jesus Is Born, conviant des dizaines de personnes pour célébrer leur amour commun de Dieu.
Même ici, Kanye ne pouvait s’empêcher de faire du Kanye.
La musique était certes au centre, et les relectures de classiques du RnB/Rap par un chœur gospel avaient quelque chose de sincères, mais ces « Services » du dimanche se muaient aussi en messes médiatiques – début 2021, des centaines de personnes ayant travaillé avec Kanye sur ces Sunday Services lui intentaient un procès à hauteur de trente millions de dollars pour des défauts de paiement –. Elles étaient scrutées, des extraits étant partagés sur Twitter et Instagram chaque fin de semaine. Et alors qu’il présentait ces concerts comme des moments intimes et de communion, Kanye invitait le monde entier à les partager. 
 
Sans doute condamné à ne plus jamais pouvoir se mettre en retrait.
Kanye West est à un point de bascule. Son histoire, son enfance sont racontées par d’autres que lui. Ses débuts, ses égarements, ses doutes, sont mis en lumière sans qu’il puisse exercer un contrôle total de son image. DONDA 2, annoncé pour le 22 février devra être grandiose. Prévu une semaine après le documentaire Netflix, Ye y sera seul aux manettes, en maîtrise de son discours et de ses espoirs. Dans sa zone de confort. S’il n’a depuis longtemps plus rien à prouver, Kanye est maintenant en lutte face à sa propre légende. Une légende qu’il écrira, sans doute, une nouvelle fois en lettres capitales, sans s’interdire aucun excès ou aucune débauche de puissance médiatique. DONDA 2 sera donc grandiose, du moins pour son auteur. 
 
Et aux crédits du film sur la vie de Kanye, écrit, réalisé et produit par Kanye West, ne figureront que deux lettres : Y.E. 

 

Peut-être est-ce mieux ainsi, après tout.