Pourquoi voit-on de plus en plus de suites d’albums dans le rap ?

Une tendance qui symbolise l'état actuel de l'industrie musicale.

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Photo : GQ

Que ce soit dans la littérature, le cinéma, la télévision, les bandes dessinées ou les jeux vidéo, le principe des suites s’est pratiquement imposé de lui-même. En 1845 déjà, Alexandre Dumas sortait Vingt Ans après, un roman qui est tout simplement la suite des aventures des Trois Mousquetaires. En 1916 sortait le film The Fall of a Nation, la suite de The Birth of a Nation et le premier « sequel » de l’histoire d’Hollywood. Au cinéma, ce sont tout particulièrement les décennies 70/80/90 qui ont eu leur lot de suites marquantes, dépassant même parfois les oeuvres originales (Le Parrain II, L’Empire Contre Attaque, Terminator 2…), ce qui a permis d’établir pour de bon le procédé dans cette industrie.

Les suites, une tendance qui a pris son temps dans l’industrie musicale

Paradoxalement, en comparaison à d’autres secteurs culturels, la musique a longtemps semblé peu enclin à faire des suites. D’une part parce que le format album n’est pas forcément le médium le plus adapté à des suites, du fait notamment que tous ne racontent pas une histoire précise avec des protagonistes. Également, parce que les rappeurs les plus influents des années 90 n’ont franchi le pas qu’assez tardivement, voire pas du tout pour certains. JAY-Z est l’un des premiers à s’y être collé en sortant en 1998 Vol. 2… Hard Knock Life, la suite de In My Lifetime, Vol. 1) puis Vol. 3… Life and Times of S. Carter en 1999. Cette année 1999 semble véritablement être le point de départ des suites dans le rap, puisqu’au-delà du projet de JAY-Z, Dr. Dre sort le tant attendu 2001, qui est la suite de The Chronic. Et à partir de là, on constate que le procédé se démocratise peu à peu. En effet, Nas sort Stillmatic en 2001, JAY-Z dévoile The Blueprint 2 en 2002 et Lil Wayne livre l’excellent Tha Carter II en 2005, qui est l’un des exemples majeurs d’une suite meilleure que l’originale dans le rap américain.

Cette année 2005 est définitivement importante pour implanter les suites au sein de la nouvelle génération puisqu’au-delà de Lil Wayne, c’est également Kanye West qui livre une incroyable suite. The Late Registration est en effet considéré comme le prolongement direct (que ce soit dans le son, la D.A ou la temporalité) de son prédécesseur The College Dropout. Et le succès commercial est au rendez-vous pour l’un comme pour l’autre. Tha Carter II s’écoule à 210 000 exemplaires en première semaine (contre 116 000 pour son prédécesseur) tandis que Late Registration signe une performance énorme avec 860 000 ventes, contre 441 000 pour The College Dropout. Si ce net progrès commercial, pour l’un comme pour l’autre, s’explique par la progression naturelle de leur carrière, le fait qu’ils aient rapidement ancré leur discographie dans une réflexion de projets qui se suivent est indéniablement un coup de pouce non-négligeable pour fidéliser leur public et établir leur esthétique.

Les suites sont une manière de vendre un produit qui a déjà fait ses preuves, d’utiliser l’attache sentimentale du public à un projet, à la période qu’il symbolise dans leur vie et donc à la nostalgie

Il faut toutefois attendre les années 2010 pour constater la domination des fameux sequels. Man on the Moon II: The Legend of Mr. Rager de Kid Cudi, RTJ 2 de Run The Jewels, DS2 de Future, Food & Liquor II de Lupe Fiasco, Documentary 2 de The Game, Port Of Miami 2 de Rick Ross ou encore Detroit II de Big Sean… Au fil des années, les suites sont devenues pratiquement inévitables dans la carrière des plus gros artistes rap de la dernière décennie. Et pour le coup, il y a tous les cas de figures qui existent sur le plan artistique, avec des vrais réussites comme des catastrophes, mais avec également des motivations très différentes : pour certains il s’agit de tenter de reconstruire les vestiges du passé et/ou de vendre de la nostalgie (Port Of Miami 2, Purple Haze 2, The Marshall Mathers LP 2…), pour d’autres c’est l’occasion de coller à une direction artistique et/ou une esthétique sonore particulière (Savage Mode II, Man on the Moon II & III, JVLIVS II). Parfois, c’est simplement pour chercher des records commerciaux en sortant une réédition sous forme de suite (Futur 2.0), voire même en faire toute une stratégie marketing en sortant une fausse suite (Barter 6). Il n’y a donc pas un seul type de suite, tant l’histoire a montré que pratiquement tous les cas de figure existent.

La démocratisation des suites, le symptôme d’une industrie hyper-concurrentielle

Toutefois, les suites sont longtemps restées réservées à des projets très importants. La démocratisation de cette tendance a eu une forme de revers de la médaille, qui est que des albums pas forcément marquants ont eu droit à des suites, ce qui a quelque peu dilué la rareté du concept et donc son impact. Également, et c’est une évidence, les suites décevantes ont heurté l’amour du public pour ce procédé, créant parfois un sentiment de frustration par rapport à l’oeuvre originelle. Exactement comme cela se produit depuis plusieurs années à Hollywood. Malgré ça, les artistes sont souvent gagnants lorsqu’ils usent de ce procédé et le public y revient souvent, même lorsqu’il est déçu.

Pour les artistes, c’est une manière de vendre un produit qui a déjà fait ses preuves, d’utiliser l’attache sentimentale du public à un projet, à la période qu’il symbolise dans leur vie et donc à la nostalgie qui y est liée, tout cela pour toucher plus de monde et même des auditeurs qui n’étaient plus forcément concernés. Beaucoup de fans du Kaaris de l’époque Or Noir ont sans doute eu une forme d’attente, peut-être même de hype, lors de l’annonce de Or Noir 3, qu’ils n’ont probablement pas ressenti pour Dozo par exemple. Et on comprend aisément pourquoi, la nostalgie étant l’un des facteurs de marketing les plus puissants. Cela peut également s’apparenter à une forme de zone de confort pour l’auditeur, qui trouverait à travers certaines suites une garantie d’y trouver son compte, quitte à avoir une proposition artistique d’avantage réchauffée que nouvelle. Et en ce sens, il n’y a pas que les suites qui souffrent de cette forme de paresse artistique. Un rappeur comme JUL, qui n’a pourtant jamais sorti de suite parmi ses albums, est régulièrement accusé de tourner en rond dans sa proposition musicale.

L’omniprésence des suites ne serait alors qu’un nouveau symptôme d’une industrie prête à tout pour attirer l’attention des auditeurs

Derrière cette tendance des suites, s’il y a évidemment le risque de décevoir, il y aussi une récompense qui est forcément une tentation pour des artistes qui ne sont plus au sommet de leur popularité. Lorsque Cam’ron sort Purple Haze 2 en décembre 2019 ou plus récemment Kid Cudi avec Man on the Moon III: The Chosen le mois dernier, ils prennent le risque de frustrer leurs fans en sortant la suite de projets classiques. Mais surtout, ils s’assurent également que tous les gens qui ont aimé le premier opus auront la curiosité d’écouter sa suite, même s’ils ont parfois perdu de vue la carrière de l’artiste en question. L’exemple de Man on the Moon III est en tout cas très intéressant, puisque Kid Cudi avait régulièrement annoncé par le passé qu’il ne sortirait pas cette suite. En 2016 déjà, il expliquait qu’il n’était franchement pas chaud : “Il faut vous réalisiez : j’ai eu l’idée de Man on the Moon quand j’étais un jeune homme. Les gens changent leur vibe !” Quatre ans plus tard et après plusieurs albums en solo qui n’ont pas fait mouche, il s’est finalement ravisé et est revenu vers ce qui est considéré comme le socle de sa carrière et la raison de son succès. Peut-on vraiment lui donner tort ?

Dans le cas où cette fameuse suite est réussie, comme c’est le cas de Man on the Moon III selon nous, c’est donc une occasion rare de récupérer des fans perdus en cours de route et même de relancer une carrière. Et si elle ne l’est pas, c’est au minimum un boost non-négligeable pour la sacro-sainte première semaine de ventes. Il ne faut donc pas s’y tromper, même si la démarche est parfois artistique, les suites sont avant tout des calculs commerciaux et stratégiques, ressemblant plus souvent à des décisions de labels qu’à des motivations artistiques. Et il suffit de constater l’impact de cette tendance inlassablement croissante dans l’industrie cinématographique pour comprendre l’appât du gain qu’elle représente.

En clair, il est difficile d’établir un constat définitif sur le plan artistique pour les suites dans le rap tant les cas de figure sont infinis. Toutefois, les raisons de sa popularité exponentielle au sein de l’industrie sont assez finalement assez simples à comprendre, puisqu’elles répondent à des ambitions commerciales toujours plus importante dans le rap. Si cela n’a rien de mal en soi, à l’image de Kid Cudi qui a réussi à signer un succès critique et commercial grâce à Man on the Moon 3, cela pousse forcément à s’interroger sur l’évolution des processus créatifs pour répondre au besoin de succès commercial. Alors que le streaming a déjà largement modifié les standards créatifs de l’industrie musicale, (album à rallonge, projets parfois fourre-tout sous forme de playlists…) l’omniprésence des suites ne serait alors qu’un nouveau symptôme d’une industrie prête à tout pour attirer l’attention des auditeurs. Un moyen de les séduire avec une formule qui a déjà fait ses preuves, eux qui ont dans le même temps plus que jamais l’embarras du choix chaque vendredi. Et sans doute parfois beaucoup trop. Dès lors, toutes les solutions sont-elles bonnes pour tirer son épingle du jeu ?

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