Netflix ne tue pas le cinéma, il le sauve

Les plateformes de streaming vidéo, longtemps snobées par l'industrie cinématographique, sont désormais nécessaires à la survie de ce secteur.

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Extrait de "Malcolm & Marie", une production Netflix à succès de ce début d'année.

Le 28 février dernier se tenait la 78ème cérémonie des Golden Globes, récompensant les meilleurs films et séries diffusés en 2020. Et incontestablement, les plateformes de streaming furent les grandes gagnantes de la soirée. Netflix, Amazon Prime Video, Disney+, Apple, Hulu et Shudder ont, en effet, récolté la plupart des nominations. Longtemps critiqués et toujours au cœur de nombreuses discordes au sein de l’industrie du cinéma, les services de streaming occupent une place désormais vitale dans la création d’œuvres cinématographiques. Plus largement, il en va de la survie de tout un secteur.

Streaming et cinéma, un passé compliqué

En mai 2017, le monde du cinéma est marqué par une controverse autour d’Okja de Bong Joon-ho et The Meyerowitz Stories, réalisé par Noah Baumbach. Les deux films sont sélectionnés en compétition officielle pour la Palme d’or de la 70e édition du Festival Cannes. Seulement voilà : ce sont des productions Netflix et la plateforme de streaming ne respecte pas la chronologie des médias, permettant l’exception culturelle qui est caractéristique du modèle économique du cinéma français. « Ce serait un énorme paradoxe que la Palme d’or ou un autre prix décerné à un film ne puisse pas être vu en salles » prévient alors Pedro Almodóvar, président de jury.

Durant la projection des films, dès que le nom Netflix apparait à l’écran, huées et applaudissements se confondent dans les salles. La profession est divisée. D’un côté, ceux qui militent pour une plus grande souplesse envers les films non destinés à sortir en salles et de l’autre, les défenseurs des salles de cinéma. Les organisateurs du festival finissent par céder à la pression des seconds, modifient leur règlement pour imposer à partir de l’année suivante que tout film en compétition s’engage à sortir en salles. Netflix réussit néanmoins en 2017 à contourner les règles. Okja est finalement projeté en sept séances gratuites en France pour en faire la promotion. Même stratégie au Royaume-Uni et aux Etats-Unis pour le rendre éligible aux BAFTA et aux Oscars.

 La crise sanitaire de 2020 est particulière, parce que même les salles de cinéma ont utilisé des plateformes de streaming pour continuer à montrer des films, à avoir un contact avec les cinéphiles qui allaient dans les salles. C’est un moyen de survie.

Martin Barnier, historien du cinéma et auteur d’Une brève histoire du cinéma

En décembre 2020, en pleine crise sanitaire, Warner annonce que tous ses films qui sortiront au cinéma en 2021 seront simultanément diffusés en streaming sur HBO Max, pour une durée d’un mois aux Etats-Unis. Parmi eux, Dune, Matrix 4 ou encore The Suicide Squad. Denis Villeneuve, réalisateur de Dune monte alors au créneau dans une tribune dans laquelle il condamne le studio et affirme que ce dernier n’a aucun amour pour le cinéma. Avec l’omniprésence des plateformes de streaming et dans les conditions actuelles, la question du futur des salles de cinéma peut inquiéter.

Si certains affirment que le cinéma meurt à petit feu, d’autres sont plus optimistes. “Déjà à partir de la fin des années 60, les gens disaient ‘le cinéma est mort’ à cause de la concurrence de la télévision qui a provoqué la baisse de fréquentation des salles. Puis, dans les années 80 il y a eu les VHS et au début des années 90, le DVD. Au même moment, on a mis en place des multiplexes. On a construit des salles en grand nombre et on a remarqué que le nombre de spectateurs au cinéma était remonté. Donc malgré les différentes concurrences, le cinéma fonctionnait toujours” nous explique Martin Barnier, historien du cinéma et auteur de l’ouvrage Une brève histoire du cinéma.

“Ce n’est pas du tout la même chose d’avoir un film sur l’écran sur l’ordinateur et puis de le voir dans une salle de cinéma. Beaucoup de personnes sont attachées aux salles pour des raisons de confort et le fait que plein de gens regardent un film en même temps, sur le même écran. Le son et la qualité de l’image ne pourront jamais être égalés et ça c’est une garantie de survie des salles” ajoute l’historien.

Paradoxalement, les plateformes de streaming peuvent également grandement aider les exploitants de salles de cinéma à garder un contact avec les cinéphiles. « La crise sanitaire de 2020 est particulière, parce que même les salles de cinéma ont utilisé des plateformes de streaming pour continuer à montrer des films, à avoir un contact avec les cinéphiles qui allaient dans les salles, comme la plateforme La Vingt Cinquième Heure. C’est un moyen de survie » affirme Martin Barnier.

Netflix comme créateur d’opportunités et de diversité

Bong Joon-ho constate : “Netflix et Amazon nous offrent, à nous créateurs, beaucoup plus d’opportunités.” Alfonso Cuarón partage cet avis. Lors de sa conférence de presse des Golden Globes en 2019, le réalisateur mexicain deux fois récompensé pour son film Roma lors de la cérémonie affirme que “le marché actuel est un peu frileux des films en langues étrangères et noir et blanc.”

À ce sujet, Martin Barnier précise : “L’idée que le noir et blanc est dépassé et que les gens veulent de la couleur perdure depuis les années 60. Quand Woody Allen fait Manhattan à la fin des années 70 ou Scorsese fait Raging Bull en 1980, ils ont du mal à trouver des studios, ou même des laboratoires. Il y a des réticences des producteurs américains à faire des films en langue étrangère, parce qu’ils pensent que le public américain moyen ne comprend rien aux films sous-titrés. C’est donc un très bon moyen d’empêcher que des films étrangers arrivent. Il s’agit d’un système protectionniste datant des années 30 aux Etats-Unis. »

Netflix peut presque tout produire sans avoir peur.

Martin Barnier

Un phénomène qui n’est donc pas si récent mais qui tend à disparaitre grâce aux plateformes de streaming, et notamment le leader incontesté Netflix. “Netflix a moins froid aux yeux et a énormément d’argent qui rentre continuellement, parce que le nombre d’abonnés n’arrête pas de monter. Ils peuvent presque tout produire sans avoir peur. C’est possible de trouver d’autres producteurs, mais cela prend plus de temps” nous explique Martin Barnier.

Netflix est ainsi animé par l’ambition de stimuler des changements dans l’industrie du cinéma. Récemment, la plateforme a pu démontrer sa place de chef de file sur les questions d’inclusivité et diversité. En effet, selon une étude datant de début mars, 52% des projets de la plateforme sont dirigés par des femmes contre 41% dans le reste de l’industrie. De plus, 23,1% des films de fiction de l’entreprise sont réalisés par des femmes, et 25% et 29% des auteurs et producteurs sont également des femmes. En comparaison, les chiffres plus larges de l’industrie ne sont que de 7,6%, 16,7% et 19%, respectivement.

En plus des résultats de la recherche, Netflix s’engage à verser 100 millions de dollars au cours des cinq prochaines années pour l’équité créative qui vise à améliorer la diversité au sein de l’industrie cinématographique et télévisuelle. « Nous croyons que ces efforts contribueront à créer un héritage durable d’inclusion dans le divertissement » affirme Ted Sarandos, co-PDG de Netflix, dans une déclaration accompagnant les résultats de la recherche. Bien sûr, l’enjeu derrière ces contenus inclusifs est aussi purement commercial, toute niche de spectateurs étant bonne à prendre.

Une reconsidération des plateformes de streaming

Et il n’y a pas qu’à Hollywood que les services de streaming comptent s’imposer. En 2020, la fréquentation des cinémas français est divisée par deux selon les estimations de la direction des études, des statistiques et de la prospective du CNC. Avec la crise sanitaire, on remarque de plus en plus de productions Netflix dans l’industrie cinématographique française. Parmi les réalisateurs tentés par l’aventure Netflix, on compte Jean-Pierre Jeunet qui vient de débuter le tournage de BigBug, prochainement disponible sur la plateforme de streaming, Alexandre Aja réalisateur d’Oxygène ou encore Julien Leclercq, réalisateur de Sentinelle. Il n’est pas surprenant que ces créateurs s’allient à Netflix, la plateforme permettant ce qu’aucun distributeur français ne fait actuellement : partager directement des films français dans le monde entier et traduits dans toutes les langues.

Il y a une capacité d’attraction qui leur permet de financer de nombreuses œuvres. Sur la qualité, cela peut être structurel si les abonnements suivent et si le modèle économique perdure, ce qui reste à démontrer.

Claude Forest, professeur émérite en économie du cinéma

Les plateformes de streaming ont fortement bénéficié du confinement lié à la crise sanitaire et du report de grosses productions des studios traditionnels. En 2020, Netflix a notamment engrangé 25,8 millions de nouveaux clients en l’espace de 6 mois. Avec ses 22 films sélectionnés aux Golden Globes 2021, dont – entre autres – Les Sept de Chicago, Mank et Le Blues de Ma Rainey, la plateforme de streaming consolide sa présence en ces temps incertains. Lors de cette même cérémonie, Amazon Studios repart avec trois récompenses, et Disney+ remporte deux prix pour Soul. Autre preuve de l’omniprésence des productions des plateformes de streaming : 6 des 10 films retenus par les Producers Guild of America Awards dans la catégorie « cinéma » sont des productions Netflix et Amazon.

Gary Oldman et David Fincher sur le tournage de “Mank”, une production Netflix nommée dix fois aux Oscars 2021

Cette ascension historique des plateformes de streaming peut se résumer en deux mots d’ordre : quantité et qualité. Une quantité qui s’explique évidemment par la situation actuelle si particulière, comme nous le précise Claude Forest, professeur émérite en économie du cinéma : “La situation actuelle est exceptionnelle et historique. Sur la quantité, cela est conjoncturel. Les gens vont retourner dans les salles de cinéma et les audiences de toutes les plateformes vont diminuer à la réouverture des salles.” La qualité des productions, elle, dépendra de la durabilité du système économique de ces plateformes de streaming : « Il y a une capacité d’attraction qui leur permet de financer de nombreuses œuvres. Sur la qualité, cela peut être structurel si les abonnements suivent et si le modèle économique perdure, ce qui reste à démontrer ».

Les victoires des productions des services de streaming sont prometteuses pour les Oscars qui auront lieu le 25 avril prochain, les Golden Globes et les PGA Awards étant des indicateurs majeurs des films ayant des chances d’obtenir des statuettes dorées. Les films en lice pour la grand-messe du cinéma hollywoodien confirment par ailleurs la montée en puissance de Netflix. C’est Mank de David Fincher qui obtient le plus de nominations, en étant présent dans 10 catégories dont celles du meilleur film, de la meilleure réalisation, du meilleur acteur et de la meilleure actrice dans un second rôle. Bien que le nombre de nominations soit loin de garantir le gain de la majorité des récompenses, les plateformes de streaming ont largement gagné le prix de la visibilité cette année. Tout un symbole des rapports de force au sein de l’industrie cinématographique, qui ont été profondément bouleversés ces derniers mois.