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En une décennie, Lena Mahfouf a transformé une vidéo YouTube tournée dans sa chambre en une vision à 360 degrés devenue un véritable projet de vie. Créatrice de contenu, autrice, animatrice, entrepreneuse, elle orchestre sa trajectoire avec une précision millimétrée, entre goût du détail et besoin impérieux de transmettre, malgré les difficultés.

À 27 ans, celle que le grand public connaît sous le nom de « Lena Situations » évolue dans un monde d’hypervisibilité, grisant autant qu’exigeant. Ce pseudonyme, choisi à l’adolescence pour un blog mode sans prétention, s’est imposé au fil du temps comme une empreinte forte, reconnaissable entre mille.

Interview à retrouver dans Views Magazine 002 — Disponible ici

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Total look : Prada
Bagues : Copin

Après avoir parcouru l’immense studio de tournage où l’on se rencontre pour ce shooting, Lena s’installe dans sa loge, en terrain conquis. Autour d’elle, des portants soigneusement dressés où s’alignent robes Dior, silhouettes Loewe, talons Versace. Tout a été pensé pour elle, et rien ici ne semble l’intimider. Elle observe, ajuste, improvise.
Toujours en mouvement, elle jongle habilement entre les looks à enfiler et les projets encours. « Lena a toujours des idées pour tout », glisse S., l'assistante qui a la délicate charge de s'occuper de son planning, mi-fascinée, mi-habituée à ce rythme effréné.
Entre deux essayages, Lena anticipe la publication du lendemain : la Une du magazine Forbes.  « C’est hyper inspirant de réussir à faire autant de projets en même temps en kiffant à chaque fois. », ajoute son bras droit.

Mais Lena sait aussi quand il faut ralentir. « Je n’ai pas beaucoup de temps libre, mais je me force à en avoir plus parce que c’est dans l’ennui que je trouve mes meilleures idées. L’endroit où j’en ai le plus, c’est sous la douche. Je suis stimulée parce que je n’ai pas mon téléphone et personne qui me parle » confie-t-elle.
Chez Lena Mahfouf, la créativité n’est pas un supplément d'âme, c’est son moteur. Sa manière d’habiter l’espace visuel et médiatique – même si ce monde, parfois, a voulu lui faire croire qu’elle n’yavait pas sa place.

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Total look : Loewe
Bagues : Copin

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Lena Mahfouf grandit dans un foyer où la curiosité est fortement encouragée. Sa mère est coutière et modéliste, son père intermittant du spectacle, tous deux nés en Algérie. « Mes parents nous emmenaient souvent avec mon frère au musée, au cinéma, au parc, à la piscine… Ils voulaient qu’on voit des choses. » Cette exposition précoce à la culture structure très tôt son rapport à l’imaginaire.

Elle se remémore les matières, les objets à transformer et le plaisir simple de créer avec ce qu'elle avait sous la main. « Dans mon tout premier souvenir de création, je vois de la pâte à modeler, des coloriages magiques. » Cahiers d’école, Converses, stylos… tout devient support d’expression. « Il fallait toujours qu’il y ait un truc personnalisé ! », sourit-elle. Et ce goût pour la singularité ne l’a jamais quittée.

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Total look : Issey Miyake
Boucles d’oreilles : Fendi
Souliers : Amina Muaddi

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Des années plus tard, sa sensibilité continue de façonner son univers. Aujourd’hui portée par près de 3 millions d’abonnés sur YouTube et 4,8 millions sur Instagram, Lena Mahfouf multiplie les projets et necesse de se réinventer, bien au-delà de la plateforme vidéo qui l’a fait connaître. En 2022, elle franchit un cap important en lançant sa marque de vêtements et d’accessoires, Hôtel Mahfouf. En avril 2025, elle frappe un grand coup en investissant le BHV Marais à Paris avec un pop-up store spectaculaire, déployé sur six vitrines de la rue de Rivoli. Une démonstration de force signée celle qui se surnomme avec humour « la Mère de Paris ».

En parallèle, l’entrepreneuse hyperactive a ralenti son activité sur YouTube pour se consacrer à son podcast « Canapé Six Places ». Pensé il y a trois ans comme « un side project, un truc qui ne tournait pas autour d’[elle] », le format rencontre un succès immense, et devient l’un des plus écoutés et regardés sur Spotify, avec plus d’un million d’auditeurs cumulés.

Sur son canapé rose, elle reçoit les figures les plus influentes du moment : Aya Nakamura, Zendaya, et même Anna Wintour – qui lui ouvre les portes du prestigieux Met Gala en 2022 et 2024. Des soirées inoubliables pour Lena, qui se rappelle de la pression res­sentie et de ses doutes quant à sa place dans la grand-messe de la mode : « La première fois que j’y suis allée, j’ai fait une pelade car j’étais trop stressée. J’avais un chignon, ce n’était pas esthétique, mais il fallait cacher. Lors du deuxième Met, je me suis dit : Lena, si t’as été invitée une deuxième fois, ça prouve que ce n’était pas juste une erreur la première fois. »

« Les gens ont du mal à intégrer que YouTube est un média à part entière. »

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Robe et lunettes : Fendi
Souliers : Amina Muaddi
Bagues : Copin

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Ce soupçon de ne pas être « à sa place », Lena Mahfouf le connaît bien. Depuis ses débuts, ils reviennent régulièrement, peu importe le domaine dans lequel elle s’engage : « Quand j’ai commencé dans l’influence, on m’a dit que je n’étais pas légitime. Ensuite, j’ai fait de la mode, on m’a dit que je n’étais pas légitime. »

Même quand sa présence sur les tapis rouges en tantque host des César et des Oscars 2025 fait débat, elle recontextualise et tempère, sans ignorer les questions que cela peut soulever : « Les gens ont du mal aujourd’hui à intégrer qu’Internet et YouTube, sont des médias à part entière. C’est comme dans tous les médias, tu as à boire et à manger. Il faut faire ton choix, tu as de la merde, mais aussi des trucs hyper cool. »

« Il y a un truc qu’il ne faut pas sous-estimer, c’est la place qu’on laisse aux journalistes qui sont spécialisés et celle qu’ondonne aux influenceurs. Le débat, je le comprends. Il est même utile. Mais moi, je n’étais pas seule sur le tapis rouge. À chaque fois, j’ai été accompagnée de journalistes ciné. On ne m’appelait pas pour la partie cinéma, même si j’adore ça. Je parlais de mode puisque à chaque événement, évidemment, vient son lot de glamour », explique Lena.

« Si une petite de 14 ans dit : “J’adore comment tu t’habilles”, moi, je rentre en sautillant chez moi. C’est pour ça que je fais les choses ! »

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Total look et malles : Louis Vuitton
Collier : Kitesy Martin Studio

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« C’est pour les meufs que je le fais. Moi, ce que je veux, c’est que les meufs dans la rue qui me croisent, me trouvent stylée. Si une petite de 14 ans me dit : ‘J’adore comment tu t’habilles’, moi, je rentre en sautillant chez moi ! C’est pour ça que je fais les choses. » Si Lena Mahfouf cite Rihanna en idole ultime,ce sont plus largement les femmes – toutes les femmes – qui la poussent à créer.

Son succès s’appuie sur une organisation bien rodée. Au cœur de ce fonctionnement : une équipe exclusivement féminine, composée avec soin et confiance. Ensemble, elles forment un microcosme où règne une diversité encore trop rare dans les coulisses du mondede la mode et de l’image.

Sa fidèle coiffeuse, Fatou, insiste sur un autre aspect : « Lena est très attentive à ses cheveux. Les marques lui ont long-temps demandé de les lisser, de les changer. Elle a mis du temps à les accepter. Aujourd’hui, elle fait attention à la chaleur, auxsoins qu’on utilise. » Un geste en apparence anodin, mais qui illustre les injonctions esthétiques auxquelles a été confrontée Lena dans sa carrière, et du chemin intime qu’il faut parcourir pour s’en affranchir.

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Total look : Miu Miu
Bagues : Copin
Souliers : Amina Muaddi

La créatrice multi-casquettes ne cache pas les difficultés liées à sa condition sociale. « Quand t’es une femme,tu dois travailler deux fois plus. Et quand t’es une femme racisée, c’est trois fois plus. » Son rapport à la mode a longtemps été ambivalent. Si elle y trouve une forme d’expression évidente, elle y subit aussi des violences symboliques.« On m’a lissé les cheveux à foison, blanchi la peau, changé la couleur des yeux », confie-t-elle. Elle se souvient de sa toute première couverture de magazine : « Il y avait sur la table deux fonds de teint, un fond de teint très blanc, un fond de teint un peu moins blanc, et un lisseur. »

Lena a pris conscience de ces normes intériorisées et de l’importance de ne pas les perpétuer : « Même si ce n’est pas calculé, c’est clair que je fais attention à la diversité dans mon équipe. Je n’ai pas envie de reproduire des choses quej’ai trouvées complexantes quand je me construisais plus jeune. Aujourd’hui, je suis à une place où je peux sélectionner les personnes avec qui je travaille, je ne vais pas reproduire des schémas qui m’avaient choquée quand j’étais plus jeune. Même pire,qui ne m’avaient même pas choquée tellement c’était ancré. C’est en grandissant que tu te déconstruis. » Cette action importante s’accompagne d’une volonté de s’imposer dans un milieu où elle a longtemps été perçue comme une exception. « C’est une industrie où, on m’a fait comprendre que j’étais arabe et qu’on me disait que c’était chouette que je sois là. Aujourd’hui, je sais répondre. On ne peut plus me faire ça, j’aiappris à ouvrir ma bouche. »

La lucidité de Lena va de pair avec une autocritique sur la place qu’elle occupe dans ce système ; une placetolérée, mais conditionnelle. « J’ai un énorme privilège. Certes, je suis une femme maghrébine, mais je suis la version acceptée d’une Algérienne pour les Français. Je pense que jamais je n’aurais eu la carrière que j’ai, les opportunités que j’ai, si j’étais une femme musulmane voilée, si j’étais un peu plus mate de peau. » Elle ajoute : « J’aimerais que les youtubeuses Noires, ou que les youtubeuses voilées aient les mêmes opportunités que moi aujourd’hui. Il y a un écart d’opportunités et je pense qu’il faut le souligner. »

« J’aimerais que les youtubeuses noires ou voilées aient les mêmes opportunités que moi aujourd’hui. Il y a un écart d’opportunités qu’il faut souligner. »

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Robe archive : Dior
Bijoux : Dior, Lauren Rubinksi, Copin et Kitesy Martin Studio

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La logique d’inclusion conditionnelle s’étend aussi dans la façon dont son corps est perçu et parfois même rejeté. Lena dénonce fermement la grossophobie qu’elle a subie : « J’ai fait des fittings où je me suis retrouvée à pleurer. On m’a attrapé la cuisse et on m’a dit : ‘Ça, ce n’est pas possible.’ , ça voulait dire ‘Ce corps, on ne veut pas le voir,tu es trop grosse’. » Quant au body positive, elle ne se faitplus d’illusions. « C’était malheureusement pas une révolution, c’était une tendance. Je pensais que notre génération avait gagné. Mais au final, pas du tout. J’ai fermé les yeux cinq minutes et quand je les ai rouvert, tout le monde est sous Ozempic, tout le monde a perdu 15 kg. C’est d’une gravité sans nom. »

Ces commentaires déplacés sur son corps se manifestent également, et plus encore, sur son principal terrain de jeu : Internet. Chaque changement physique, chaque posture, chaque vêtement devient prétexte à jugement, voire à polémique. « Je n’étais pas préparée psychologiquement à la haine. C’est comme quand t’es dans la mer, t’es dans l’eau, tu kiffes et que tu te prends une vague. C’est ma vie dans l’influence, tout le monde était très sympa et d’un coup, BAM ! »

Elle poursuit : « Ce qui est triste, c’est que je suis un peu immunisée maintenant. Si ma jupe est un peu courte, je sais ce qu’on va dire. Si ma robe est un peu serrée, je sais ce qu’on va dire. Il n’y a plus rien qui me choque. » Malgré cette réalité, Lena refuse d’être réduite à ces épisodes récurrents de harcèlement qu’elle a subi. Elle s’insurge contre cette focalisation médiatique : « Il faut dire aux médias que je fais d’autres choses que d’être harcelée dans ma vie. C’est une incompréhension pour les médias, mais ils y participent beaucoup. Guys, je fais des trucs cools aussi ! Je ne suis pas que l’influenceuse qui se fait harceler ! »

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Jean et caleçon : Versace
Souliers : Christian Louboutin

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Aujourd’hui, elle veut aller plus loin. Différemment. Derrière le personnage public de Lena Situations, qui l’a propulsée au rang de figure incontournable de la création de contenus dans le monde, il y a une autre facette, plus en retrait, mais tout aussi ambitieuse. Après dix années à apprendre et expérimenter, Lena a à présent envie d’utiliser tout ce qu’elle a acquis pour accompagner d’autres personnes et les aider à se faire une place. Elle monte une entreprise de production et de communication, un projet construit patiemment,et pensé pour donner vie à des idées qu’elle ne portera pas forcément elle-même à l’écran. « J’adore écrire, réaliser… mais je ne veux pas toujours être visible. J’ai beaucoup d’idées que je veux désormais produire pour d’autres. »

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Robe archive : Dior
Bijoux : Dior, Lauren Rubinksi, Copin et Kitesy Martin Studio

La bascule est assumée : Lena semble distinguer aujourd’hui sa personnalité publique de certains de ses projets entrepreneuriaux. Ce qu’elle bâtit, ce n’est plus uniquement une marque personnelle, mais un écosystème dans lequel elle se positionne comme passeuse de relais, avec toujours la même volonté de façonner un espace pour celles et ceux qui, comme elle, sont animés par l’idée de rendre l’ordinaire extraordinaire.

Photographe : Jeremy Soma
Rédacteurs en Chef : Leïla Ghedaifi et Matthieu Fotin
Interview : Leïla Ghedaifi
Direction artistique : Iris Gonzales et Naël Gadacha
Stylisme : Iris Gonzales
Set design : Pierre-Olivier Boulzaguet et Alex Mouchet
Directrice de production : Ilona Rzepecki
Assistant de production : Louis Boussard
Producteurs exécutifs : Vanta
MUA : Manel Saoud
Hair : Fatou
1er ass photo : Richard André
Image : Colin Bertin, Philippe Billemont, Antoine Bernard
Assistantes stylisme : Joelle Nganga et Naïs Hoarau
Chien : Roy
Lobby-boy : Theo Barberin
Post-production : Joshua Peronneau