Snapchat vient-il de tuer la vie privée ?

La dernière mise à jour de la célèbre application est une petite révolution dans l’univers des réseaux sociaux. La barrière entre vie privée et vie publique n’a jamais semblée aussi proche de voler en éclat.

En 1948, George Orwell publiait 1984, l’une des oeuvres littéraires majeures de l’époque moderne. Dans ce roman dystopique, l’auteur anglais décrit le fonctionnement d’une société totalitaire dans laquelle n’importe quel acte, geste, ou même pensée, est contrôlé par le parti au pouvoir symbolisé par l’imposante figure de Big Brother. On ignore toutefois si le romancier avait imaginé que son mythique “Big Brother is watching you” acquerrait une valeur aussi prophétique.

Ecrit au milieu du siècle dernier, la dystopie d’Orwell est plus que jamais d’actualité ces derniers mois. Les “alternative facts” servis en masse par l’administration Trump aux Etats-Unis et par le FN en France en étaient jusque là l’un des exemples le plus frappant. Malgré tout, chacun est libre d’avoir ses opinions politiques. Tout comme chacun est libre de se déplacer où il veut, sans forcément avoir à en informer quiconque. Imaginez que le moindre de vos déplacements soit répertorié en temps réel, enregistré par une entreprise multinationale et diffusé auprès de l’intégralité de vos proches ? Une perspective inquiétante, devenue réalité. Bienvenue en 2017, où l’enfer des temps modernes tient désormais en deux mots : Snap Map.

La nouvelle fonctionnalité de Snapchat permet en effet de voir où se situent ses contacts sur une carte du monde, à condition que ces derniers aient au préalable autorisé l’application à les géolocaliser. Jusque là rien de bien méchant. Mais les choses deviennent un peu plus malsaines lorsque l’on apprend que Snapchat affiche la localisation exacte de quelqu’un au moment de l’ouverture de l’application. Il suffit de répondre à un message texte, de prendre un selfie ou d’envoyer un nude pour instantanément apparaître sur la carte et donc pour que votre répertoire sache avec précision à quel endroit du globe vous êtes. Les utilisateurs n’ont donc même pas besoin de poster un cliché sur leur story ou de se checker sur un lieu pour être visible sur la Snap Map. La situation en devient de suite beaucoup plus troublante.

La création de cette carte interactive fait suite aux 300 millions de dollars investis par Snapchat pour acquérir la technologie de géolocalisation sociale développée par la start-up française Zenly. Cette audacieuse mise à jour est vue par beaucoup comme une tentative de rattraper son retard sur Instagram, l’application affaiblissant Snapchat jour après jour. Il est néanmoins inutile de se leurrer. Snapchat a quasiment toujours su où ses utilisateurs se trouvaient, en atteste la présence des filtres dédiés à certains endroits. Le problème que soulève cette Snap Map est tout autre. Pourquoi des amis et des proches auraient-ils besoin de savoir où l’on se trouve ? La nouvelle fonctionnalité de l’application encourage évidemment au voyeurisme et au stalkage intensif.

L’avénement des réseaux sociaux a déjà considérablement réduit la sphère privée au détriment de la sphère publique. Néanmoins, les gens étaient jusque là encore libre de choisir ce qu’ils souhaitaient dévoiler en ligne. Snap Map vient faire voler ces certitudes en éclat. Comme dit plus haut, une simple pression pour lancer l’application indique à votre répertoire l’endroit exact où vous vous trouvez. La marge d’erreur de la géolocalisation sur la Snap Map est d’approximativement 200 mètres. Autant dire que vos amis, tout comme Snapchat, sauront avec exactitude votre localisation. Cette redéfinition de l’existence online a déjà créé des répercussions dans la vie réelle. Il suffit d’explorer des discussions Twitter pour se rendre compte que Snap Map est à l’origine d’engueulades, de ruptures, de jalousie exacerbée et d’obsessions malsaines.

De nombreuses associations de protection des mineurs ont déjà mis en garde les parents concernant cette mise à jour. Une attitude de précaution également adoptée par les services de police de nombreuses villes américaines, ces derniers s’inquiétant du fait que de jeunes utilisateurs puissent être facilement retrouvés par des individus mal intentionnés. Sans aller jusqu’à imaginer le pire, la Snap Map peut constituer un véritable danger pour les plus jeunes, ces derniers n’étant pas forcément conscients de ce qu’implique une localisation publique quasi constante. Les inconvénients qui découlent de cette fameuse carte sont légions. Mais alors, à qui profite le crime ? Qui pourrait bien avoir un intérêt à connaître nos habitudes de déplacement au quotidien ? La réponse est connue de tous.

En enregistrant le moindre mouvement de notre part, le moindre trajet, Snapchat se constitue une mine d’or pour les annonceurs. L’application est extrêmement floue concernant l’usage qu’elle fait de ces donnés de déplacement. Comme l’explique The Verge, Snapchat s’est engagé à rapidement détruire les donnés de localisation précise. Sans pour autant donner de délais précis. Combien de temps ces informations seront-elles enregistrées sur les serveurs de l’application ? Nul ne le sait et c’est bien ce qui inquiète. La Snap Map est un graal pour les marques, qui seront désormais encore plus aptes à anticiper les habitudes de déplacement, et donc de consommation, des utilisateurs. N’oubliez jamais le vieil adage publicitaire : “Si c’est gratuit, vous êtes le produit.”

Les stalkers peuvent se réjouir, Snapchat vient d’exaucer leurs rêves. Il est désormais possible de savoir où se trouvent ses proches, sans même qu’ils réalisent qu’ils sont en train de communiquer leurs déplacements. La Snap Map fait entrer les réseaux sociaux dans une nouvelle ère. Ils n’en deviennent qu’encore plus intrusifs, encore plus addictifs, encore plus dangereux. N’oublions pas que nous ne sommes encore qu’au début de cette nouvelle ère 2.0. L’application du petit fantôme jaune ne fait qu’ouvrir la voie vers une nouvelle façon de vivre sa vie en ligne, mais aussi sa vie privée. Dans 1984, George Orwell n’avait pas prévu Snapchat. Difficile de lui en vouloir. Il n’était pas pessimiste au point d’imaginer qu’en 2017, Big Brother serait devenu l’un de nos amis.