Game of Thrones : retour sur un phénomène planétaire

Printemps 2011, True Blood est la série la plus importante de HBO. George R.R. Martin peut marcher dans la rue comme une personne lambda. Huit ans plus tard, à quelques heures de la sortie de la huitième et dernière saison de Game of Thrones, la donne a changé. Jamais une série télévisée n’a réussi à tenir en haleine autant de monde au même moment,  générant à travers ses 67 épisodes des dizaines de millions de fans à travers le monde. Car oui, en se situant à la fin de l’âge d’or de la télévision et à l’avènement de l’ère des réseaux sociaux, GoT se distingue comme la parfaite représentation de la culture populaire nouvelle génération. La dernière saison a ainsi été visionnée plus d’un milliard de fois sur les plateformes illégales. Pas de quoi paniquer selon les créateurs, qui voient à travers ce chiffre exorbitant une certaine forme de fierté. S’adapter et fédérer, tel est le leitmotiv de la franchise, qui connaît cet engouement en grande partie grâce aux multiples fanbases nouées sur la toile. Retour sur un phénomène fulgurant qui saura certainement traverser les générations au même titre que Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux avant elle.

Lentement mais sûrement

Le pilote de l’émission a été commandé en 2009, il y a déjà dix ans. Il fut immédiatement rejeté. Coup de chance ou signe du destin, la deuxième version intitulée “Winter is Coming” met parfaitement en place tous les pions de l’immense échiquier que représente Westeros. Sous l’oeil avisé de celui sans qui ce phénomène planétaire n’aurait pas existé, l’unique George R.R Martin, s’instaure un monde où règnent les nobles Starks, des Lannister intrigants et des Targaryen déterminés mais dépossédés. Aux premiers abords, l’approche est difficile pour une audience qui peine à déceler l’importance de chaque trame dans un univers encore difficilement compréhensible. Si Jon Snow est instantanément un des “fan favorites” ce n’est pas par hasard : son nom est facile à mémoriser, et surtout, il prend la place du téléspectateur, sans repères, désabusé, lui le bâtard qui n’a pas sa place dans la course à la gloire et au trône. En terme de casting, seul Sean Bean (Le Seigneur des Anneaux, James Bond : Goldeneye) résonne comme un nom connu et reconnu de tous. Le pari est risqué mais terriblement excitant : et si la série pouvait apporter non seulement la lumière mais une carrière aux Kit Harrington, Emilia Clarke, Maisie Williams, Sophie Turner… ?

Doté d’un casting en grande partie britannique, dont la culture et les paysages ont inspiré Martin, natif du New Jersey, tous les voyants ne sont pas encore au vert pour conquérir le monde. Surtout quand les premières saisons contrastent avec les plus récentes : les effets spéciaux sont moindres, faute de budget, l’attention apportée à la psychologie des personnages et au ficelage des intrigues représentant la quasi-totalité des épisodes. La série n’avait pas encore la réputation qu’elle possède aujourd’hui, pas de grandes scènes d’action, de magie ou de gigantesques dragons. Game of Thrones s’est façonné petit à petit, à travers des dialogues et DES monologues prenants, rendant compte de l’avancée des diverses trames, avec l’aide notable de Aiden Gillen (Littlefinger) et Conleth Hill (Varys). La mort de Ned Stark à la fin de la première saison dépeint l’univers unique de GoT : cruel et sans idylle possible. Les innombrables vidéos de réaction à sa décapitation sur YouTube sont les prémices d’une relation fusionnelle avec les réseaux sociaux qui perdure encore aujourd’hui. En terme d’audience, les deux premières saisons enregistrent en moyenne 2 millions de spectateurs (contre 12 millions pour le dernier épisode en date). Pas de phénomène planétaire, juste une série de qualité qui grappille une fanbase passionnée.

Un nouvelle ère

L’appréhension de la série change complètement à la fin de la saison 3. Le “Red Wedding” laisse sans voix, autant à l’écran que sur les réseaux, et devient un tournant majeur pour une audience qui passe de fans de fantasy à des dizaines de millions de curieux, avides de connaître la genèse de l’univers. Cette scène permet d’asseoir la sensibilité créative de la série par le biais d’une mise en scène captivante et d’une écriture magnifiquement dosée. Les meurtres de Robb (Richard Madden) et Catelyn Stark (Michelle Fairley) et de Talisa (Oona Chaplin), suite à une trahison de personnages que l’on pensait connaître (les Frey, alors alliés des Stark), prennent à contre-pied les attentes de l’audience. Les Stark, personnages principaux de la saison jusqu’ici, sont décimés. Le public, lui, est désemparé. Pour une chaîne qui a produit dans le passé The Sopranos, The Wire, ou encore Deadwood, arriver à créer un tel effet de surprise réside comme un exploit. Diffusés avant la démocratisation complète de Netflix et des plateformes de streaming légales, les épisodes de la saison 4 apparaissent alors comme un rituel hebdomadaire qui se poursuit encore aujourd’hui. On regarde Game of Thrones, on débat Game of Thrones, on pleure Game of Thrones.

Les morts, l’humiliation et le sang deviennent dès lors monnaie courante. L’extravagant King Joffrey (Jack Gleeson) meurt empoisonné à son propre mariage, Oberyn Martell (Pedro Pascal) se fait assassiner dans l’une des séquences les plus sensorielles de la série, impliquant un écrasement de tête. On peut également citer Cersei (Lena Headey) qui fait exploser un temple rempli de ses ennemis – et de centaines d’innocents.
Face à cet engouement mondial, GoT a dû faire face à certaines critiques concernant l’utilisation de violence faite aux femmes dans la série, notamment pour des scènes de viol absentes des romans de Martin (Ramsay Bolton et Sansa dans la saison 5). Mais, comme on pouvait s’y attendre, la controverse autour des différentes formes de violences n’a fait qu’accroître l’intérêt pour la série. Toutefois, les showrunners prennent conscience que l’audience n’est plus la même qu’il y a quelques années, et préfèrent approfondir les personnages féminins tout en réduisant le nombre de scènes de viols. Arya Stark (Maisie Williams) peut d’ailleurs apparaître comme une icône féminine : frêle, peu entreprenante à ses débuts, elle devient durant son parcours une jeune femme déterminée, solitaire, n’ayant besoin d’aucune aide pour poursuivre ses objectifs. Ce travail psychologique sur les personnages ne s’attèle pas qu’à Arya : à l’heure actuelle, chaque fan a son personnage préféré, celui qu’il veut voir évoluer ou finir sur le trône.

Un phénomène planétaire assumé

Au moment où elle entame sa sixième saison en 2016, GoT est un véritable phénomène planétaire assumé. Après sa première victoire aux Emmy Awards pour la saison 5, la série rebondit après une stagnation d’audience, ressuscite Jon Snow, réunit ou confronte les personnages les plus importants de Westeros. Les côtes d’écoute ne cessent de croître. En réalisant une analyse poussée des séries télévisées dans un demi-siècle, on se rendra sûrement compte que GoT était la dernière d’une longue lignée. A l’ère où chacun préfère regarder ce qui l’intéresse sur les plateformes dédiées, HBO arrive, encore en 2019, à créer une routine, un rituel télévisuel commune, qui cristallise les passions et les débats. Cependant, passé le cap des 12 millions de téléspectateurs de moyenne et des centaines de millions de streamings sur Internet, l’ambition n’est forcément plus la même. George R.R Martin ne fait plus que superviser la série et le travail de David Benioff et D.B Weiss, l’écrivain étant même absent de la production de la saison 7.

Dépassé par les événements, il déclare même il y a quelques jours ne pas comprendre la fin actée de la série en mai. Sans paraître fataliste, le sort de la série ne lui appartient plus depuis longtemps. Même si les trames rejoignent en grande partie celles des livres, l’audience est le moteur principal des brainstormings des scénaristes. La dernière saison en est la preuve : un budget colossal pour chaque épisode, de l’action, un divertissement rarement vu dans une série… mais certainement la moins cohérente de toutes sur le plan scénaristique. L’attention apportée à la psychologie, aux relations entre chaque trame, n’est plus la même. La vision claire de Martin semble manquer. Evidemment, c’est la saison qui connaît le plus de succès à tous les niveaux. Difficile d’être objectif pour une communauté gigantesque, encore grandissante. Frôlant parfois le Deus Ex Machina, le rythme, le montage ne semblent plus être empreints de la patte HBO.

Mais soit, l’audience a trop expérimenté pour s’arrêter ici. La faille dans laquelle chacun s’est engouffré il y a quelques années est profonde : la curiosité à l’égard de la dernière saison prend le dessus. Elle pourrait mettre en scène Dany Boon et Kad Merad en “white walkers”, le constat serait le même : jamais aucune série auparavant n’aura su utiliser les artifices de son époque afin de susciter un engouement incomparable. Martin a soufflé à Benioff et Weiss la fin qu’il a imaginée, mais est-ce là important ? Bien que le show ait toujours dévié des mots du best-seller, GoT est désormais libéré de ce poids. Les personnages se déplacent maintenant d’un endroit de Westeros à un autre presque instantanément, rendant l’intrigue plus vive et facile d’accès. Deux des séquences les plus puissantes émotionnellement des dernières saisons furent le bombardement du Grand Septuaire de Baelor et la mort de Hodor. Certes, le sang a coulé, mais les victimes étaient des personnages mineurs. Fan-service ou simples raccourcis scénaristiques pour mieux appréhender le momentum que la dernière saison est censée apporter, le débat a lieu mais n’a que peu d’intérêt face à la tempête de réactions qui ne va pas tarder à survenir.

Game of Thrones est arrivé à un moment parfaitement imparfait. Devenu phénomène planétaire, en déjouant les codes archaïques d’une époque bientôt révolue, et en utilisant les nouveaux tremplins initiés par l’ère des réseaux sociaux, son engouement palpable dans tous les foyers n’aura certainement plus aucun égal dans le futur pour une série télévisée. Et qu’importe la fin, qu’importe si Daenerys, Bran, Cersei ou Jon s’assoit sur le trône, qu’importe la qualité intrinsèque de cette dernière, l’univers imaginé par George R.R. Martin vivra à travers les décennies futures.

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