Aupinard : "Les gens qui essaient de plaire à tout le monde, à la fin, ils ne plaisent à personne."

Aupinard : "Les gens qui essaient de plaire à tout le monde, à la fin, ils ne plaisent à personne." - Views

Il est arrivé ici presque par hasard. Après un premier single publié en 2022, tout s’est enchaîné. Aupinard, qui doit son nom aux richesses du terroir bordelais, n’avait jusqu’alors jamais imaginé une carrière dans la musique. Pourtant, quatre ans après ses débuts aux accents de bossa nova, l’artiste dévoile son premier album, spleen. social club. En porte-parole d’une génération accoutumée à la mélancolie, Yoan, « fier », y “dévoile vraiment la personne” qu’il est.

À 4 jours de sortir ton premier album, dans quel état d'esprit es-tu ?

Je suis très détendu. J'ai très hâte que les gens le découvrent. C'est juste un projet qui sort comme un autre, donc je n'ai pas d'appréhension particulière. J'ai juste hâte que les gens puissent l'écouter.

Ton public te connaît pour une musique assez solaire et rythmée. Pourquoi as-tu décidé de l'appeler comme ça, spleen. social club ?

Pour moi, le spleen c'est quelque chose qui n'est pas vraiment relatif à la tristesse. C'est un état d'esprit que tu adoptes quand tu as été triste dans ta vie, un spleen. Tu n'es pas triste, mais tu n'es pas heureux non plus. Comme si tu t'étais un petit peu accoutumé à cette tristesse.

Et le “social club”, c'est parce que j'ai senti que je n'étais pas le seul dans cet état d’esprit. C'est comme un football club, une entité, une équipe. C'est pour ça que je l'ai appelé comme ça.

Un reflet de notre génération, en quelque sorte ?

Ouais. En fait, quand j'ai vu qu'il y avait beaucoup de personnes qui se sentaient représentées dans mes propos sur mon dernier EP, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire. Sans spécialement se morfondre ou s'apitoyer sur son sort, peut-être définir un petit peu au travers de ma musique ce que les gens peuvent ressentir.

Le fait de sortir ton premier album, c'est une sorte de consécration pour toi ?

Non, c'était juste le moment. Je me suis senti prêt à le faire. Est-ce que c'est une consécration ? Non, parce qu'il y en aura plein d'autres, des albums. C'est le premier mais ce n'est pas le dernier.

Ça reste quelque chose d'important, mais je pense qu'on est nombreux à avoir surjoué du terme “album” alors que ça reste un recueil de titres, un recueil de choses que tu aimes. Et à partir du moment où tu es prêt à adopter le nom “album”, tu l'appelles “album”.

Je me souviens qu'en 2023, je voulais déjà faire un album. Parce que je ne m'en rendais pas vraiment compte. Et en fait j'ai dû grandir, j'ai dû vivre un peu et j'ai dû apprendre avant de faire un album. C'est pour ça qu'aujourd'hui je suis prêt à l'appeler comme ça, j'en suis très fier.

J'ai trouvé qu'il y avait un fil rouge dans cet album, qui caractérise ta musique selon moi : un mélange de textes introspectifs avec des productions plus rythmées. Sur le son “grand cru - jazz version”, par exemple, tu chantes ton mal de cœur sur une instrumentale très solaire.

C'est le contraste. Même quand je fais “texto” il y a 4 ans, le texte dit “elle m'a quitté par texto”, mais l'instru est grave joyeuse. Le fond et la forme sont des choses qui vont de soi, mais qui ne sont pas obligées d'aller dans le même sens à chaque fois.

Je peux véhiculer de la tristesse sur une instru chaleureuse ou du bonheur sur une instru plus mélancolique. Parfois la contre-intuitivité, ce n'est pas mal aussi. C'est bien que tu le remarques, ça me fait plaisir parce que c'est quelque chose que j'aime bien faire.

Justement, ce contraste-là, on l’observe aussi dans les univers visuels de tes projets. Au moment de aupitape 1: hortensia et de pluie, montagnes et soleil, tu exploitais beaucoup l’esthétique argentique pour imager ta musique. Ce qui n’est plus le cas sur la pochette de ce nouveau disque. Est-ce que ce changement visuel illustre un tournant dans ta musique ?

Quelque chose de nouveau, ouais. Quelque chose de nouveau et ne pas avoir peur de délaisser des choses que tu as aimées. J'ai parlé d’argentique dans des chansons, j'ai expérimenté la bossa-nova, mais ce n'est pas pour autant que, parce que les gens m'ont apprécié avec cet univers visuel et m'ont apprécié avec ce style de musique, il faut que j'y reste. Ça ouvre un nouveau chapitre, en fait.

Le chapitre d'hortensia est clôturé depuis que PMS est sorti, et le chapitre PMS se clôture à partir du moment où SSC sort. On ne va pas rester sur les mêmes projets, sur les mêmes tempos, sur les mêmes rythmiques et significations de chansons tout au long d'une vie.

Pour moi, c'est un peu dommage de se restreindre parce qu'il y a des personnes qui ont apprécié cette facette de nous. On évolue avec notre musique. Donc c'est pour ça que je n'ai pas eu peur, même de changer, de faire un morceau comme “peau ébène”. Ça n'a rien à voir avec tout ce que j'ai pu faire auparavant.

Tu disais dans une interview qu’avant PMS, tu avais besoin de vivre des trucs pour créer cet album-là. Est-ce que ça a été le cas pour cet album aussi ?

Non, j'ai juste masterisé des émotions que j'avais vécues auparavant. Quand je fais PMS, les plaies sont très vives encore. C'était une grosse peine de cœur mi-2024. Là où un album comme SSC a été commencé en octobre 2025. Donc près d'un an et demi après ce qui m'a marqué.

Même si ça me laisse des traces, il y a des émotions qui sont parties. Et c'est pour ça qu'on reste sur cet univers de cover bleue, c'est comme une trilogie. Au commencement, on introduit ça où tout est beau, puis ça continue, la dégringolade, et après on masterise et là c'est la fin. Après on passera à autre chose.

Donc là, ce premier album, tu le considères comme la fin de cette première partie de ta carrière ?

Ça marque une petite fin, ouais. On passera à autre chose après, je pense que c'est intéressant que je m'ouvre un peu plus aux gens qui m'écoutent et que je parle d'autre chose que d'amour. Peut-être qu'il faudrait que je leur parle de moi.

Dans le futur, tu as envie d'explorer des genres musicaux auxquels tu ne t’es pas encore essayé ?

Ce ne sont même pas des envies, ce sont des besoins. Quand tu vas autre part, au bout d'un moment, quand tu fais la même chose, tu arrives à un plafond de verre. Et quand tu parles d'autre chose, tu te permets de faire des sons un peu plus légers, ça fait du bien.

Moi, la pire chose qui puisse m'arriver, c’est de me dire qu'il fallait que je continue de faire de la bossa-nova parce que j'en avais fait, on s'en fout. Et je le vois, il y a des personnes à qui ça ne plaît pas.

J'étais le mec en 2022 sur TikTok qui faisait des accords de guitare et qui sortait des musiques bossa-nova, aujourd'hui je sors un morceau comme “peau ébène”, ils sont en mode : “il est passé où Aupi ?”. Bah le Aupi que tu aimais bien, il est encore sur hortensia et un petit peu sur PMS. Mais peut-être pas sur spleen. social club. Je me laisse le temps d'évoluer et c'est pour moi le plus important dans une carrière.

Dans ton précédent projet, tu mentionnes souvent “si belle dans l'appareil” comme étant ton morceau un peu préféré du projet. Je voulais savoir, de ce projet-là, y a-t-il un morceau que tu aimes particulièrement ?

Non. Je les aime tous pareil. Bizarre. Mais en fait de base c'était un 16 titres, j'en ai enlevé 4 parce que je les aimais moins. Et là, si tu me demandes de ne garder qu'un seul morceau du projet, je ne sais pas lequel garder. C'est un projet, en fait, qui dévoile vraiment la personne que je suis.

En effet, j’ai le sentiment que tu as toujours été sincère avec toi-même, que tu fais ça par passion avant tout. Je pense que c’est important, surtout quand on s’inscrit dans une niche. Je voulais te demander à ce propos. À l’heure où le mainstream se meurt et que les niches se multiplient, dans quelle mesure est-ce important pour un artiste de rester fidèle à lui-même et d'être sincère dans sa musique, quitte à ne pas plaire au plus grand nombre ?

Si t'es bon, que tu crois en toi et que tu persévères, ça finira par plaire. Le problème des gens qui essaient de plaire à tout le monde, c'est qu'à la fin, ils ne plaisent à personne. Parce qu'ils ne sont pas eux-mêmes. Et les auditeurs, sans même s'en rendre compte, ressentent une sorte de sincérité au travers des textes, au travers de la manière de faire.

Je sais que, dans ta carrière, tu es passé par une phase où, après le succès de “quel type de vibe?” sur TikTok, tu faisais beaucoup attention aux statistiques au détriment de ta propre musique. Tu as fait la paix depuis avec ça ?

À cause de “quel type de vibe?”, je crois que l'année 2024, mais pas qu'à cause de ça... je pense que 2024 à cause de cette histoire-là, c'est la pire année de ma vie. Je n'étais plus sincère. Je le faisais parce que je me disais que ça pouvait marcher. Je teasais sur TikTok, ça ne prenait pas, je jetais à la poubelle et je recommençais.

Après un moment comme ça, où ta popularité explose grâce à TikTok, comment, en tant qu’artiste, tu prouves que tu n'es pas qu'un phénomène TikTok ?

Parce que je réitère. S'il y a un son qui fonctionne, ça ne s'arrête pas là. J'ai sorti une trentaine de chansons. Il y en a peut-être deux ou trois qui n’ont pas dépassé le million de streams, sans compter les featurings bien sûr. Les gens connaissent les paroles de A à Z, donc pour moi je n'ai pas de souci à me faire par rapport à ça.

À la manière d’un Luidji, que tu apprécies d’ailleurs. C’est plutôt l’engagement du public que tu vises ?

À mort. Pour moi, le but de la musique, c'est avant tout de fédérer et de partager ce moment-là avec tous les gens qui t'écoutent. De matérialiser la raison pour laquelle tu as commencé à faire cette musique. Parce que tu ne fais pas de la musique pour l'écouter tout seul. En tout cas, moi ce n'est pas ma démarche.

Je voudrais revenir un peu sur les débuts. Comment as-tu vécu la sortie de “c'est tout moi”, qui a rapidement rencontré son public ?

Vu qu'au début je n'avais pas d'attentes par rapport à ce morceau-là, c'était très perturbant. Parce que je le dis à chaque fois, mais on revient quand même à une époque où je n'ai rien, juste un téléphone. Je n'ai pas de compte Instagram professionnel, je n'ai pas d'abonnés, j'ai fait peut-être une vidéo qui avait marché à l'époque sur TikTok donc je devais avoir 4 000 abonnés.

Mon rêve avec ce morceau, c'était de faire 10 000 streams. Et, quand au bout d'un mois on en a fait 15 000, j’étais là en mode : “qu'est-ce qui se passe ?”. Après le son il pète encore plus, ça fait 100 000 puis 200 000 puis 500 000 et on se retrouve à faire un million… Plus le son montait, plus je me disais : “qu'est-ce que je vais faire ?”

J’imagine que ça crée une pression et une attente du public.

Ce n'est même pas ce que je voulais, tu sais. Mais je pense que c'était parce que le truc était sincère. C'était vraiment pour l'amour de la musique que j'ai sorti ce morceau, pas pour les statistiques. Je voulais juste laisser ma trace sur Spotify.

Tu peux me dire d'où te vient ton amour pour la musique ? Je sais que, quand tu étais jeune, ta mère t'avait ramené du Congo-Brazzaville des djembés. D’où l’importance des percussions dans tes morceaux ?

C’est vrai, j'y prête beaucoup d’attention. C'est le truc qui va te faire bouger la tête.

Et ça écoutait de la musique à la maison ?

Non, pas tant que ça. On n'a pas eu de disques, ni de vinyles, malheureusement. J'ai beaucoup appris par moi-même, ouais.

Tu écoutes quoi toi ?

À ce moment-là, je me cherche. Je tape tous les styles musicaux sur YouTube et j'essaie de savoir ce que je peux aimer. Parce que je ne sais pas. Donc j'écoute plein de styles.

Tu te cherches en tant que musicien ou qu’auditeur ?

Juste pour écouter parce que je n'étais pas chanteur à l'époque. Et je ne produisais pas encore. C’est là que je suis tombé sur la bossa-nova, et j'ai kiffé.

C’est à cette période que tu trouves ton pseudo Aupinard ? J’ai lu sur Wikipédia qu’il était né de la fusion de ton nom de famille et du vin bordelais, c'est vrai ?

C’est ça. Mon nom de famille c'est Opina, donc j’ai pensé au “pinard” de Bordeaux. Mais c'est un blase que j'ai trouvé quand j'avais 10 ans, mec. Aujourd'hui, si j'avais su que ma carrière allait prendre une ampleur comme ça, je ne me serais jamais appelé comme ça.

Pour finir, j’aimerais te demander : si tu pouvais collaborer avec un artiste vivant ou mort, lequel serait-ce ?

Tom Misch. C'est mon artiste préféré de tous les temps. C'est un mec qui produit aussi bien qu'il chante, aussi bien qu'il fait de la guitare, aussi bien qu'il joue de la basse. Je le trouve très polyvalent et je le trouve très touchant au travers de ses textes.


Crédits
  • Photographe : @fredericmagalhaes
  • Interview : @paul.vrnt
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  • Assistant de production : @bsdlouis
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