Révélation du rap français, Ino Casablanca, 25 ans, s’est imposé, en moins d’un an, dans la playlist d’un demi-million d’auditeurs. Son nouveau projet, Extasia, sorti en octobre, confirme son ascension. Avec des prods mêlant musiques égyptiennes, latines, du raï ou encore du zouk, le jeune prodige a sold out deux dates à La Cigale en 10 minutes pour sa première tournée.
Ino pose devant notre caméra pendant que Rosalía résonne en arrière-plan, avant de se confier sur son enfance en Espagne, son lien à la musique et la manière dont il vit ce succès qui s’accélère.

Pourquoi avoir choisi le nom Ino Casablanca ? Que représente la ville de Casablanca pour toi ?
Je trouve que le nom est vraiment joli, même à l’écrit, c’est harmonieux. J’ai des souvenirs assez particuliers là-bas, même s’ils sont courts. Pourtant, j’y allais souvent : c’est là que vit la famille de ma grand-mère, et on y allait régulièrement l’été, pendant une semaine, quand je restais deux mois au Maroc.
Je me souviens notamment d’un phare. La maison de ma famille est collée à la mer et j’allais souvent regarder ce phare. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a marqué. Ce n’est que plus tard que j’ai fait le lien avec mon nom.
Comment as-tu appris à faire de la musique ?
J’ai abordé la musique de plusieurs manières. J’ai commencé par le violon très jeune, à 4-5 ans, puis mes parents m’ont inscrit à l’école de musique puis au conservatoire. Très vite, j’ai aussi joué du clavier - du piano - très mal, mais j’en ai joué (rires). Je jouais à l’oreille.
Vers 13-14 ans, je me suis mis à faire des prods, et c’est à ce moment-là que le rap, français, est entré dans ma vie. Avant ça, j’étais surtout dans le rap américain. Quand j’étais en Espagne, il n’y avait pas vraiment de scène rap, donc j’écoutais uniquement du rap US. En arrivant en France, j’ai découvert le rap français. Il m’a fallu un peu de temps pour l’apprécier, mais notre génération, quand j’avais 15-16 ans, a vécu une sorte de nouvel âge d’or. Les artistes nous ressemblaient mais étaient tous différents. C’est là que j’ai commencé à rapper et à chanter.
Tu es très autodidacte dans ta manière de créer. Tu as commencé le violon à l’âge de 4 ans puis tu t’es formé à l’école de musique avant de rejoindre le conservatoire. Qu’est-ce que cette formation classique t’a apporté dans ta manière de créer aujourd’hui ?
Comme le violon a toujours été présent dans ma vie, j’ai du mal à dire ce que ça m’a apporté. Même au conservatoire, je travaillais beaucoup à l’oreille. J’étais aussi très bon au solfège. Mais ça m’a donné une vraie culture musicale classique, une oreille très développée et surtout une justesse. Le violon est un instrument qui demande une oreille très précise. C’est aussi un instrument mélodique, et ça m’a beaucoup influencé.
On peut entendre beaucoup d’instruments dans ta musique et même en voir dans tes clips, notamment “Bissap du 20ème”? Est-ce que tu es sensible aux instruments ?
Je ne sais pas si c’est lié à mon parcours, mais j’aime les instruments pour leurs sonorités propres. Dans Bissap du 20ème, il y a beaucoup de cuivres, par exemple. Je n’utilise jamais un instrument juste pour l’esthétique : j’aime ce qu’il apporte, comme quelqu’un peut aimer une trompette, une basse, etc.
Tu découvres le rap lors de ton arrivée en France en 2012 : Booba, PNL, Kaaris… Qu’est-ce que cette découverte a changé dans ta façon d’écouter ou de comprendre la musique ? Ces rappeurs sont toujours une inspiration pour toi aujourd’hui ?
Le rap français a remis les paroles au centre pour moi. Avant ça, j’écoutais la musique comme un enfant. J’écoutais beaucoup de musique anglophone où je ne comprenais pas tout. Le rap français a amené une dimension personnelle, intime : raconter sa vie, ses émotions, ce qu’on aime ou non. C’est une autre sensibilité.
Les artistes que j’écoutais aux US (Lil Wayne, Travis Scott, Future…) n’étaient pas forcément dans le storytelling. C’était plus du style, du flow, de la rime. Donc le rap français m’a apporté une nouvelle façon d’écouter la musique, une nouvelle sensibilité.
Est-ce que le rap français t’as aidé a plus t'intégrer à l'école ? Est-ce que ces artistes t’ont aussi touché car ils ont parlé de leur origines et du fait d'être des enfants étrangers en France ?
J’ai eu une période d’adaptation donc je me suis intégré assez facilement. La langue française est venue assez vite. Mais le rap français m’a apporté un sentiment de représentation : des artistes qui n’avaient rien à voir avec moi mais avec qui je trouvais des points communs. Ça m’a aidé à me sentir compris.
Tu dis dans un article Libération avoir longtemps renié ta culture mais l’avoir complètement assumé grâce à des artistes comme Rosalia. Comment cette réconciliation identitaire s’est-elle traduite dans ta musique ?
Mon père avait une sensibilité très forte à la musicalité, il me faisait écouter des musiques sans paroles, des longs passages instrumentaux de la musique égyptienne ou libanaise. Il venait vers moi et il me disait “écoute ça, écoute ça…” Il m’a transmis une curiosité. Il me disait souvent que même dans mes prods, on entendait pas assez ce qu’il m’avait fait découvrir, il disait “on ne t’entend pas toi” alors que moi je rejetais ça à l’époque parce que ça avait une image “ringarde”.
Mais parce qu’à l’époque, les gens mettaient des instruments clichés pour représenter cette musique, genre une flûte. Je trouvais ça vulgaire et ça me repoussait encore plus.
Tu connais une émergence de plus en plus grande depuis 1 an. Comment le vis-tu ?
Ça va vite. Je n’arrive pas encore à réaliser. Je suis pas non plus Aya Nakamura. Même les deux Cigale sold out en 10 minutes… Je sais situer les autres artistes sans souci, mais pour moi, c’est flou. Je continue à faire ma musique, sans trop réfléchir. Je me dis “ça avance, les gens me reconnaissent dans la rue, les médias parlent de moi…” Je prends les choses plus froidement.
T’es écouté sur Spotify par un demi-million de personnes. Est-ce que les chiffres ça signifie quelque chose pour toi ? Ça te met la pression ?
Les chiffres sont importants, oui, parce qu’ils témoignent de quelque chose. Mais je n’ai pas encore intégré ce que ça veut dire, même quand je vois les salles pleines.
La pression vient surtout de moi-même. Je l’ai ressentie sur Tamara, puis sur Extasia, et je la sentirai sûrement pour le prochain projet. Elle n’est jamais extérieure. Les gens autour de moi sont souvent plus impressionnés que moi.

Manteau : Études Studio / Veste en Jean : Études Studio / Chemise : Delombre / Pantalon : Yves Saint-Laurent / Chaussure : Paraboot / Bonnet Crochet par @jessieknh
Tu penses que malgré cette pression autour des chiffres, on peut rester authentique ?
Je pense que oui, et j’ai eu de la chance : ça a commencé à marcher en faisant exactement ce que je voulais. Je n’ai pas eu à faire de compromis. Mon label m’a signé sur la base de Tamara, pas sur un buzz. Donc on m’encourage à rester comme je suis. Je suis extrêmement libre artistiquement.
Tes sons sont souvent repris, deviennent souvent une trend. Les réseaux sociaux, c’est important pour toi pour la visibilité ? Est-ce que c’est un outil que tu prends beaucoup en compte ?
Je ne contrôle pas tout ça, mais c’est important, comme la radio ou la télé à l’époque. Les réseaux sont un médium parmi d’autres. Tant que je ne suis pas réduit à ça, c’est cool. Et je trouve ça beau quand des gens s’approprient mes sons sur TikTok.
Dans Tamara, tu dis : “Fuck faire d'la musique dе niche, moi, j'vais être une superstar”, est-ce que tu sens que tu as dépassé ce stade de “musique de niche?”
On est loin des mainstreams, mais on est plus musique de niche. Pour moi, être niche, c’est une question de taille de public, pas de style musical. Aujourd’hui, je sens que ma musique touche un public assez large, donc je ne me considère plus comme niche.
Qu’est-ce que tu as voulu raconter avec ce nouveau projet, Extasia ?
L’intention créative était simple : prendre plaisir. Chercher les frissons, retrouver la base de la musique. Tamara avait un récit, mais Extasia était centré sur le ressenti. Je n’étais pas très bien personnellement, et j’avais besoin de créer quelque chose de positif.
Dans ta musique, on ressent plusieurs sonorités : des rythmes maghrébins, latins et caribéens, du raï… As-tu travaillé avec des musiciens issus de ces univers ?
Je produis et compose tout. Certains morceaux sont co-composés avec Nicolas Dominguez et OSOMEXICO (guitare, basse, clavier). Il y a des mélanges de zouk et compas, mais c’est littéralement un Portugais, un Mexicain et un Rebeu qui font ça. On ne prétend pas s’approprier la culture. Il faut toujours citer les héritages, ne pas folkloriser. On ne veut pas tomber dans l’appropriation culturelle, on veut célébrer ces cultures-là.
Au-delà de ton univers musical, il y a aussi toute une D.A dans tes clips. Peux-tu nous parler de ta démarche visuelle ?
J’ai envie de recréer l’événement autour du clip. J’aime la vidéo, j’aime l’esthétique. J’ai envie de créer l’évènement. Ça aide aussi à raconter qui je suis.
Avec Toxine (Réalisateur/ Photographe), on essaie de faire des clips très beaux, avec un sens, même si parfois c’est juste esthétique. On s’inspire beaucoup du cinéma : la contemplation, les pauses, les compositions. Pas juste du dynamisme pour le dynamisme.
Tu peux me parler de Toxine, tu travailles principalement avec lui sur tes clips ?
On fonctionne vraiment comme un duo. Il met beaucoup de lui dans les clips, car on partage des expériences et des sensibilités. Dans le milieu, les réals ne sont pas assez considérés, mais moi je veux leur laisser de la place, du temps, des bonnes conditions de travail.
On a ce truc pour l’esthétisme. Faut que ça soit sexy, faut que ça soit joli.
Aussi, on ne fait jamais passer de casting, sauf si on veut quelque chose de bien précis. Mais on prend principalement nos potes. On veut être assez réels.
Veste en Cuir: Agnes.B / Longsleeve : Agnes.B X Neighborhood / Jean : Eckaus Latta / Chaussure : Paraboot
Si tu pouvais associer ta musique à un film?
Ah ça c’est dur. C’est impossible, non ? (rires) Y’a un film, un de mes films préférés. C’est Will Hunting avec Matt Damon. Ça raconte l'histoire d’un gars solitaire. Mais il n'est pas triste. Et ma musique, dans ce que ça raconte, collerait bien au film.
Ça serait quoi ton clip de rêve ?
On a pleins d'idées avec Marouane (Toxine) mais c'est toujours une question de budget (rires) ça serait un clip de 10 minutes je pense. À la Michael. Et pour ce qu’il y a dedans, ça dépendra de ce que je vis sur le moment et ce que lui il vit sur le moment car il met beaucoup de sa personne aussi.
C’est ta première tournée : Extasia Tour. Comment tu l’appréhendes ? Tu vas être dans la continuité de ta D.A visuelle ?
C’est ma première tournée. Sur scène, on joue de la musique en live avec OSO et Nico. On veut créer une ambiance réelle : parfois je fais monter mes potes sur scène, comme un salon. L’idée, c’est d’être ensemble, pas de me mettre dans une posture d’artiste inaccessible.
Tu bosses souvent avec les mêmes personnes. Tu nous parles de OSO Mexico et Nicolas Domingues, c’est quelque chose d’important pour toi d’avoir un entourage restreint ?
Travailler avec peu de personnes me permet de garder une identité forte. Ce n’est pas une question de grosse ou petite structure, mais de personnalité. Produire moi-même mes morceaux, ça me permet d’avoir ma pâte.
Mais je reste ouvert : ce sont des métiers de rencontres. C’est comme ça que Nico est arrivé sur Extasia, par exemple. On avait fait ma première scène à la Boule Noire en février. Et OSO n’était pas dispo et je connaissais Nico. Il était chaud et depuis c'est resté. On s’entend super bien.
Tu dis que tu souhaites parler à tout le monde à travers ta musique, que tu souhaites toucher une grande communauté. Que souhaites-tu apporter ?
J’aimerais que les gens puissent écouter ce qu’ils veulent sans honte. Quand tu as 13 ans, c’est difficile, mais plus tard, ça ne devrait pas l’être. Je trouve dommage qu’il y ait encore cette pression sociale autour des goûts musicaux.
Pour l’instant, tu mets souvent en avant des artistes émergents dans tes feats comme LinLin. Pourquoi ce choix ? Et c’est quoi ton feat de rêve ?
C’est important pour moi de mettre en avant des artistes émergents. Je me sens redevable. Ceux que je prends en première partie sont des gens qui m’ont aidé humainement ou artistiquement. Et j’aime beaucoup découvrir de nouvelles personnes, comme LinLin.
Je n’ai pas “un” feat de rêve : j’en ai mille. J’aimerais travailler avec plein d’artistes. Mais si je dois donner un nom… Aya Nakamura. Ce serait phénoménal. c=