Un an après son hit entêtant « Les filles, les meufs », hymne à la sororité, Marguerite livre un premier disque thérapeutique et personnel, nourri des vingt-cinq premières années de sa vie. Une « concrétisation » pour la chanteuse. Révélée par la Star Academy en 2024, l’artiste s’émancipe du programme, elle qui digère sa soudaine notoriété, épaulée par son frère. Une affaire de famille. Allongée sur le canapé du studio flambant neuf de Sony Music France, elle s’est confiée à Views sur cette étape majeure de sa jeune carrière, son appartenance à une scène pop émergente et l’acceptation de soi et de son corps. Elle revient aussi sur son choix de se représenter « trempée » sur la pochette, symbole de « vulnérabilité », au fil d’une conversation qui a tout l’air d’une séance de psychanalyse.

Tu as déclaré sur France Inter que tu avais passé toute ta vie à écrire ce premier album. J’imagine que c’est une concrétisation pour toi ?
C’est totalement une concrétisation. Quand je dis que j’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie à l’écrire, c’est parce que c’est mon premier. Il est chargé de tout ce que j’ai accumulé en 25 années de vie, bientôt 26. Je pense que cet album fait vraiment état d’une étape : où j’en suis à 25 ans, quel est mon regard sur le monde, quelles ont été mes expériences. C’est pour cela que sortir un premier disque est si personnel ; il est chargé de tout ce que j’ai vécu.
Il sort une année après ton EP, grandir. Tu dirais que la guérison (puisque ton album s’appelle guérir) vient en grandissant ?
Il y a forcément un lien, car ce sont deux processus qui se font presque en synchronicité. Dans une forme de guérison, on reconvoque plein de souvenirs de l’enfance, qui peuvent parfois réactiver des blessures. C’est donc hyper lié. Mais grandir est un projet très en mouvement et proactif, alors que guérir ressemble plus à une cartographie de choses posées qui cohabitent, sans véritable chronologie. Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait un début, un milieu et une fin à la guérison. Cet album m’a permis de comprendre que la guérison est en marche toute une vie, faisant cohabiter des moments de lumière extrêmes et des moments plus sombres.
L’album est en dents de scie sur les émotions et les thèmes abordés. Ça commence par cartable, qui parle d’insécurités et de complexes. À son propos, je me demandais, y a-t-il une influence de Queen, et notamment de The Show Must Go On, sur ce titre ?
Pas du tout ! Je le prends bien, c’est sympa, mais je n’y avais pas pensé. Là où tu vises juste, c’est que cet album a beaucoup plus d’influences anglo-saxonnes. Au moment où je l’ai créé, j’écoutais beaucoup de musique anglo-saxonne, ce qui a forcément nourri les morceaux. Mais c’est la première fois qu’on me fait cette comparaison.
Il y a aussi les thèmes de l’acceptation et la confiance en soi dans la boss, ainsi que les ruptures amoureuses et leurs conséquences. Et, malgré ces thèmes, on garde une trame assez solaire et rythmée, sauf peut-être dans les fourmis et le morceau sur ta grand-mère, la famille… J’ai l’impression que le message dans tout ça, c’est que le chemin vers la guérison, c’est l’espoir.
Oui, j’en suis certaine. Je pense que cette lumière-là, c’est ce qu’il faut toujours chercher. Même dans un morceau comme la famille, qui parle du fait d’accepter qu’on n’aura jamais de lumière sur certaines choses, le message reste qu’en regardant bien, la lumière est toujours là. C’est vraiment le propos de l’album : même dans les épisodes douloureux, on peut trouver des manières de célébrer une force qui s’en dégage ou de changer d’angle. Ce n’est pas toujours facile, d’où la présence de morceaux plus sombres, mais un titre comme les fourmis peut tout à fait cohabiter avec bellevie. Un être humain est fait de nombreuses facettes : nos blessures ne nous définissent pas, tout comme une solarité constante n’est pas une obligation. On peut faire cohabiter ces émotions contradictoires, c’est ça le chemin pour aller mieux.
D’ailleurs, concernant le processus créatif, tu as déjà déclaré avoir recours à l’écriture automatique, une pratique initiée par les surréalistes. Ce mouvement t’a-t-il influencée ?
Honnêtement, je ne sais pas trop. Je l’ai étudié à l’école, mais je n’ai pas eu de choc artistique lié à ce mouvement. Je me souviens que leur démarche d’écrire en groupe sans s’arrêter m’avait marquée, mais eux le faisaient sous l’emprise de la drogue, ce qui n’est absolument pas mon cas ! En revanche, ce qui peut nous rapprocher, c’est cette recherche de l’inattendu et de l’absurde, qui m’attire beaucoup dans l’art et le cinéma. J’aime essayer de sortir des sentiers battus, d’avoir un côté ludique. Je remarque d’ailleurs qu’avec le recul, l’écriture de certaines de mes chansons est presque enfantine, ce qui peut s’y connecter.
J’aimerais parler de ton parcours. Cela fait deux ans que le public t’a découverte dans la Star Academy. Comment as-tu vécu cette notoriété soudaine ?
Assez bien, en réalité. J’ai eu le grand privilège d’être tout de suite bien entourée, notamment par mon frère avec qui j’ai pu travailler immédiatement. Il a été de très bon conseil pour naviguer dans cette industrie très particulière, qui peut être un peu violente quand on y est projeté du jour au lendemain.
Et il me semble que tu avais déjà un métier avant, non ?
Oui, je travaillais dans le cinéma ! J’étais assistante d’une directrice de casting. J’étais passionnée, j’adorais ça et je me voyais faire ça toute ma vie. La Star Academy est venue à moi, et comme j’avais ce confort, je me suis dit : « Vas-y, et si ça ne va pas, tu as d’autres choses auxquelles te raccrocher. » C’est difficile d’être très adulé pendant une période, puis plus rien du jour au lendemain. Heureusement, mon premier titre [les filles, les meufs] a bien fonctionné et m’a propulsée dans une dynamique très fun et légère. Aujourd’hui, j’entre dans une phase où cela devient un vrai métier : il faut trouver une régularité et se préserver de cette intensité pour laquelle on n’est pas faits. Être suivi et commenté par des centaines de milliers de personnes, ce n’est pas naturel et c’est parfois angoissant. Mais comme je suis bien accompagnée, je le gère bien. Je me découvre, je sais ce dont j’ai besoin et ce que je ne veux pas. Et surtout, je me préserve le droit de changer d’avis et de dire un jour que je n’en ai plus envie.
Maintenant que tu as sorti ce premier disque, la musique devient-elle plus concrète, la prends-tu plus au sérieux ?
Ça commence à devenir réel avec le recul. L’année dernière, pendant la tournée des festivals, j’avais encore l’impression d’être dans une simulation. Le temps a fait son œuvre. J’ai gardé la même exigence, voire plus, car je réalise que j’installe ma patte d’artiste. Je suis perfectionniste et je veux que mon travail soit de qualité. En même temps, il faut relativiser : c’est important pour moi, mais je ne suis pas le centre du monde. Garder les pieds sur terre est essentiel. Mes amis m’y aident beaucoup. Quand je leur ai annoncé ma nomination aux Victoires de la Musique, une amie m’a répondu : « Trop cool... » puis elle m'a parlé d'autre chose. Elle a raison, il faut apprendre à se décentrer.
Tu fais partie d’une scène pop émergente, avec des artistes comme Yoa, Camille Yembe ou Solann. Est-ce que cela te donne un sentiment de responsabilité ?
Forcément. Comme on dit dans Spider-Man : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Avec des centaines de milliers d’abonnés, dont beaucoup de jeunes, nos mots et nos actes ont de l’influence. Il faut faire attention à rester aligné avec ses valeurs, même si ce n’est pas toujours facile à 25 ans parce qu’on se cherche encore. C’est une pression, mais je suis prête à l’assumer, car c’est important d’être un bon exemple.

Miki déclarait récemment que la pop est l’un des genres les plus compliqués car, sous des apparences simples, il faut dire beaucoup en peu de mots. Est-ce que tu vois les choses ainsi ?
Oui, ça me parle. C’est un vrai jeu d’équilibriste. L’objectif d’une chanson pop, c’est de fédérer, de donner envie aux gens de la réécouter ou de la chanter à la radio. C’est un challenge de trouver la formule juste. Le texte est hyper important pour donner de la profondeur. C’est le côté le plus ludique : trouver les mots justes, précis et sensibles, tout en en faisant une fête.
Je sais que tu as aussi fait beaucoup de théâtre, ton amour des mots vient peut-être de là ?
Mes études de théâtre m’ont beaucoup fait lire, ce qui a influencé mon écriture. Le théâtre nous apprend que pour émouvoir le public et lui permettre de s’identifier, il faut un enjeu. C’est la même chose dans les chansons : je dois ressortir un enjeu, parfois un inconfort, qui permet à l’émotion de résonner.
Tu as également déjà évoqué des souvenirs d’enfance musicaux, notamment les comptines que te chantait ta mère dans le bain. Aujourd’hui, consciemment ou non, la douche a-t-elle une place particulière aujourd’hui ?
C’est marrant, car sur la pochette de l’album, je suis trempée. L’eau raconte quelque chose de très lié à ce projet. Quand je me sens trop chargée d’émotions négatives, je dois prendre une douche pour m’en laver. L’eau purifie, et c’est très lié à la musique qui permet aussi de donner forme à la douleur. C’est un moment de grande vulnérabilité, c’est d’ailleurs sous la douche que je pleure le plus.
Quelles parties de ce métier préfères-tu : l’écriture, le studio ou la scène ?
L’écriture et la scène. Mais c’est vraiment la scène qui me plaît le plus, c’est là que je me connecte aux gens et que ma musique s’ancre dans la vraie vie.
Justement, tu as l’Olympia en décembre, puis un Zénith. Comment abordes-tu ces grandes salles ?
Pour l’instant, je ne pense qu’à l’Olympia ! Le reste, c’est encore trop grand pour mon cerveau. Je suis très angoissée mais surtout très excitée. Le Zénith annulera presque la pression de l’Olympia une fois que ce sera passé, mais on verra ça plus tard !
