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Dix ans après, que reste-t-il de Yeezus de Kanye West ?

Le 20 juin 2013, Kanye West dévoile Yeezus, son sixième album. La pochette, pensée avec Virgil Abloh, n’en est pas vraiment une. L’emballage du disque est transparent, comme vide, et symbolise un cercueil. Avec Yeezus, Kanye West donne la mort au format CD et à une version de lui-même. Dix ans plus tard, son impact reste vif, mais pour quelles raisons ? 

Colères et frustrations

Au moment d’enregistrer Yeezus, Kanye West est obsédé. Par lui-même, par sa place dans l’histoire, par son envie de liberté, par la religion. Obsédé et en colère. Contre les maisons de disque, contre une industrie de la mode qui ne lui donne la place qu’il pense mériter, contre Nike qui n’en fait pas assez pour lui, contre une société raciste, contre toutes les personnes qui veulent le contrôler. Lui, fils de Donda West, génie autoproclamé. 

Sur le plateau de l’émission Sway In The Morning, son fameux “Tu n’as pas toutes les réponses, Sway !”, avait fait le tour des médias. La raison ? L’animateur avait osé lui suggérer que s’il n’était pas satisfait de ce que les corporations lui proposaient, il n’avait qu’à prendre son indépendance. Bousculé dans son égo, Kanye West préfère la colère à la discussion. L’auteur de College Dropout est à cran. Frustré, aussi. 

Deux ans et demi avant Yeezus, il avait dévoilé My Beautiful Dark Twisted Fantasy, un album qu’il estimait “parfait”. Célébré comme une pièce majeure, l’album mélange les genres, multiplie les samples et les invités, dans une sorte de cacophonie qui n’en est jamais une. MBDTF est la conclusion de tout ce qu’avait incarné Kanye West depuis 2004, et si la fête avait été belle, il était temps d’aller ailleurs. Et surtout, de montrer que la perfection n’existe pas. Ou plutôt qu’elle réside dans le chaos. 

Choquer comme leitmotiv

“Je maîtrise la perfection”, affirme Kanye au journaliste Zane Lowe. “Avec [Yeezus] je veux fissurer le sol, explorer de nouveaux horizons”. Il faut tout faire voler en éclat, surprendre et ne pas regarder en arrière. Le besoin d’indépendance que Sway évoquait, et qui avait tant irrité Kanye, sert de point de départ à Yeezus

La position-même de Yeezus au sein de la discographie de Kanye West est symbolique : il arrive après 808s & Heartbreak, séisme sonore et critique. Yeezus était alors condamné à décevoir et à vrai dire, Kanye aurait d’ailleurs presque aimé que cet album soit détesté. “Blood On The Leaves” devait à l’origine ouvrir l’album, à la place d’”On Sight”, hybride d’electro et de house qui n’a pas grand-chose de rap. Annonçant fièrement qu’il est un homme nouveau, Kanye y rappe : “Yeezy season approachin’ / Fuck whatever y’all been hearin’ / Fuck what, fuck whatever y’all been wearin’ / A monster about to come alive again /// La saison de Yeezy approche / Nique ce que vous avez entendu / Nique tout ce que vous portez / Un monstre est sur le point d’émerger”. 

“Blood On The Leaves”, avec son sample de Nina Simone, aurait été une introduction moins violente, plus confortable, et davantage dans la lignée du Kanye pre-Yeezus. Impossible : il fallait choquer sans perdre une seconde. Yeezus n’est pas un album qui se réécoute avec le même entrain que Late Registration ou Graduation : il est viscéral, et donc parfois difficile à digérer. Seul “Bound 2”, en toute fin d’album, semble avoir été pensé pour multiplier les rotations en radio. Mais il est un OVNI séparé du reste de l’album, venant le conclure sur une touche de Soul, plus douce, pour atténuer ce qui avait déferlé pendant neuf titres.

À l’essentiel

Kanye West pose ses valises à Paris et travaille comme un forcené. Il compose près de cinq instrumentaux par jour et croise le fer avec les Français Brodinski, Daft Punk et Gesaffelstein. La productrice vénézuélienne Arca lui envoie ce qu’elle considère comme “parmi [ses trucs] les plus étranges”, et Kanye en garde la majorité. Comme s’il avait besoin de prouver une nouvelle fois qu’il était à l’aise sur tous les registres, et que personne ne pourra l’enfermer dans une case, Yeezus mêle du gospel à du lo-fi, de la house, de la soul, du dancehall, du reggae, du rock et de la musique électronique. Entre autres. En proie avec sa propre vision de la grandeur, persuadé de suivre la trace de Jésus, Kanye West s’abîme dans l’excès. 

Yeezus sera un album pléthorique, avec mille invités. Une sortie exubérante comme avait pu l’être My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Mais ici, pas question de faire étalage de tout ce qu’il sait faire. Si MBDTF était un banquet royal, Yeezus se fait les dents sur les os laissés par les convives. Pour l’assister, le rappeur fait appel à Rick Rubin, un maître du minimalisme. Pendant la conception de Yeezus, Kanye se demande ce qu’aurait fait Rick. Au moment de contribuer à lancer la carrière des Beastie Boys, le cofondateur du label Def Jam ne se préoccupe pas de ce qu’allait penser le milieu du rap de l’alliance entre rap et rock propre aux Beastie.

Rick Rubin

Kanye joue près de six heures de musique à Rick Rubin, la plupart sans paroles. Il lui demande alors de tout réduire à son strict minimum, et de le faire en quelques semaines. “Ce type est malade, les délais sont trop courts”, pense Rick, avant de se mettre au travail. De seize pistes, Yeezus passe à dix, et les six heures de musique se muent en quarante minutes. À sa sortie, comme dix ans après, nombreux sont ceux qui pointent l’aspect révolutionnaire de l’album et saluent la prise de risque de Kanye West. À tort ?  

Une révolution, vraiment ? 

Yeezus n’est pas le premier album à associer rap et sonorités électroniques. Afrika Bambaataa & Soulsonic Force le font dès 1986 avec Planet Rock: The Album, inspiré par les pionniers de l’électro Kraftwerk. Sur la deuxième moitié des années 80, Luther “Luke Skyywalker” Campbell et son 2 Live Crew popularisent le sous-genre de la Miami Bass, en direct de Miami, et mixent Rap et electro. Kanye lui-même avait déjà joué avec ces sons sur 808’s and Heartbreak

Yeezus n’est pas non plus le premier album à mêler rap et rock : Rage Against The Machine, Body Count, Run DMC avec Aerosmith, et plus récemment, Death Grips, groupe hybride de Rap et de Punk Rock, soupçonné d’avoir fortement inspiré Kanye… Les exemples sont nombreux. Il n’est pas non plus le premier à faire des patchworks de samples : Public Enemy et le Bomb Squad avaient adopté cette technique sur des albums apocalyptiques. 

Kanye n’a pas inventé l’audace artistique, mais il a le mérite de n’écouter que ce que ses instincts lui dictent. Il sait que certains des plus grands artistes de l’Histoire, au rang desquels David Bowie, Michael Jackson ou Prince, ont traversé les époques en prenant leur public à contre-pied. Kanye n’oublie pas ce qu’il connaît, mais brûle tout et danse sur les cendres de l’artiste qu’il a été. 

David Bowie, The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars

Yeezus n’est pas, enfin, le premier album de Rap à célébrer le chaos et l’hybridation des genres. En 2011, l’inclassable Danny Brown sort son deuxième long-format, XXX, et dans l’intention et la réalisation, il s’inscrit dans la lignée de Yeezus. Danny Brown se demande jusqu’où il peut aller et jusqu’à quel point il peut se saboter. Le public le suivra-t-il ? Les critiques comprendront-elles son envie, son besoin, d’innover ? Kanye West se pose les mêmes questions et avec Yeezus, il prolonge ce que Danny Brown avait entrepris deux ans plus tôt.

Influences

Yeezus crée peu de choses d’un point de vue du “son”, ou du moins, il prolonge ce qui existait déjà, mais il provoque un changement de mentalité dans la manière dont les stars du genre envisagent leur musique. En 2013, Kanye est un homme dont les moindres gestes sont scrutés. Avec Yeezus, il amène ses expérimentations, voire ses brouillons, à des niveaux médiatiques inédits. Il montre alors qu’il n’est pas impossible de créer une rupture et de tout déconstruire, tout en vendant des centaines de milliers de disques. Tyler, The Creator, Drake, A$AP Rocky, Lil Uzi Vert, Playboi Carti : tous se revendiquent de l’école Kanye. 

Yeezus marque aussi l’avènement de Travis Scott. Révélé quelques mois plus tôt, mais en tant que producteur, le futur auteur de Rodeo s’était distingué sur la compilation Cruel Summer du label GOOD Music piloté par Kanye, avant de sortir sa première mixtape, Owl Pharaoh, un mois avant Yeezus. Crédité sur trois chansons de l’album — rejouant notamment des motifs de batterie sur “Guilt Trip”, née pendant les sessions de l’album de Kanye et Jay-Z, Watch The Throne – Travis Scott observe la manière de travailler de son mentor. Au moment de dévoiler Rodeo, en 2015, son premier album solo, Travis Scott fait appel à Mike Dean, omniprésent sur Yeezus, et montre à quel point les effets distordus, les motifs de guitare et le minimalisme de l’album de Yeezus lui ont servi de modèle. La tournée de Yeezus, en 2013, voit d’ailleurs Travis Scott accompagner Kanye sur scène, mais aussi d’autres artistes amenés à tutoyer les sommets de la hiérarchie du Rap américain : Pusha-T et Kendrick Lamar.

Sorti quatre ans après Yeezus, l’album Big Fish Theory de Vince Staples, largement inspiré de la techno de Détroit, doit aussi un peu à Kanye, dans sa manière de destructurer des sons et sa radicalité. Plus récemment, les albums IGOR de Tyler, The Creator et Let’s Start Here de Lil Yachty, salués pour leur audace instrumentale, se rapprochent, dans leur prise de risque, de Yeezus. Et si la démarche de Kanye questionne autant qu’elle inspire, sa manière de rapper fait elle aussi des remous. 

Au second plan

Sur Yeezus, les textes ont moins d’importance que ce qui les entoure. Kanye West leur enlève leur sève. Le propos est moins radical que la forme. À l’exception de “Blood On The Leaves” et de “New Slaves”, dont le clip, projeté sur des façades d’immeubles dans le monde entier, est un brûlot politique, Yeezus est moins tourné vers l’extérieur que sur les affres d’un artiste en pleine crise existentielle. Les démons de Kanye y cohabitent : le matérialisme – “New Slaves” -, le sexe – “I’m In It” -, les barrières dressées devant son égo – “On Sight” -, le racisme – “Blood On The Leaves” – et une arrogance maladive – “I Am A God”-.

Plus que ce qu’il dit, c’est sa voix qui compte, et comment elle parvient à devenir un instrument. Il y a moins de refrains que ses précédents albums, moins de mots au sein de chansons moins structurées. Les Migos, Young Thug, Future, et toutes les figures de ce que certains nommeront le “mumble Rap”, ce rap dont les textes sont difficilement compréhensibles, doivent sans doute un peu à Yeezus

Avant Yeezus, sorti en 2013, Young Thug avait sorti plusieurs chansons et mixtapes sous le mentorat de Gucci Mane. Les Migos et Rich Homie Quan commençaient également à faire des vagues à partir de 2011. Ils étaient je-m’en-foutiste, excentriques, rappaient avec tout leur bagout et leur charisme les rues d’Atlanta, la drogue qui se préparait dans les trap-houses et allaient bientôt prendre le monde d’assaut. Pour eux comme pour Kanye avec Yeezus, les règles de flow, de structure et de voix n’avaient pas d’importance. Seules les sensations comptaient. Kanye leur a-t-il emprunté leur insouciance et leur dédain des règles ? Il ne l’a jamais confirmé, mais quand en 2014, Kanye West adoube définitivement Young Thug, difficile de ne pas y voir un signe. 

Cette absence de contraintes est aussi ce que symbolise la génération Soundcloud, née peu après la sortie de Yeezus, dont nombre de rappeurs ont été régulièrement associés à Kanye West : XXXTentacion, Juice Wrld, Playboi Carti – qui invite Kanye sur son album Whole Lotta Red -, Trippie Redd,… Pour eux, tout n’a pas à être parfaitement mixé, propre et sans bavure : les imperfections sont belles si elles sont maîtrisées. La foule de rappeurs qui émergent sur Soundcloud, aux Etats-Unis comme en France (JMK$, etc), trouvent leur salut dans une musique et une posture décomplexées, propres à Yeezus. Ils ne s’embarassent pas de matériel d’enregistrement coûteux ou de studios qu’ils ne peuvent pas s’offrir. Un micro rudimentaire, une connexion internet, un logiciel de montage sonore et la magie opère. 

Leur démarche rappelle celle de Kanye sur Yeezus, qu’il compose en partie entre deux visites du Louvre, dans un loft parisien avec une acoustique médiocre mais qui l’oblige à penser les sons différemment.

Dans les machines

En mêlant des samples, de l’auto-tune et, surtout, des synthétiseurs, Yeezy devient une célébration de la technologie. Kanye se rapproche de ce qu’avait entrepris Stevie Wonder au moment de s’associer aux ingénieurs du son Robert Margouleff et Malcolm Cecil pour l’album Music Of My Mind en 1972. Stevie fait entrer les synthétiseurs dans la Soul, opère un virage à 180 degrés, crée un petit scandale, mais finit par laisser une trace indélébile. Quarante et un plus tard, Yeezus saute lui aussi dans le vide, certain que la chute sera longue mais que l’atterrissage sera confortable. Pour lui comme pour ses auditeurs. 

C’est peut-être là toute la force de Kanye West sur Yeezus : lorsqu’il émerge, il le fait d’abord comme un producteur qui rend hommage aux musiques ayant précédé l’electro, le Disco et les synthés. La Soul des années soixante et soixante-dix lui sert de patron, et en tant qu’enfant de Chicago, Kanye West n’a qu’à plonger dans sa riche tradition musicale. Sur Yeezus, il le fait toujours, mais pas de la même manière. Il s’inspire cette fois de la house de Chicago, un genre qu’il avait peu exploré, et convie surtout Young Chop, King Louie et Chief Keef, chantres de la drill de Chicago, un sous-genre qui allait bousculer le rap. Kanye construit un pont entre deux générations de rappeurs, célébrant ceux pour qui les rues dangereuses de Chicago chantent les plus belles mélodies. 

Yeezus incarne l’essence de la drill : elle est violente, sombre, pleine de colère. Yeezus est agressif, désespéré, plein de révoltes. Et alors, Kanye, jadis célébré pour ses boucles de Soul harmonieuses, danse avec les ombres. Jusqu’à se faire engloutir. Obnubilé par son envie de se débarrasser du superflu, qu’il s’agisse de sa musique ou de la manière dont il s’habille, qui évolue à partir de Yeezus, c’est comme s’il faisait une croix sur tout ce qui avait constitué sa vie et son histoire. 

Kanye West, Yeezus

Sur “I Am A God”, Kanye West résume en quelques mots ses intentions, et ce qu’il fera à partir de Yeezus. Quand les multiples scandales, déclarations antisémites et autres prises de position abjectes auront fini de ternir une image déjà écornée. “Soon as they like you make ’em unlike you/Dès qu’ils t’aiment, fais en sorte qu’ils ne t’aiment plus”. 

Il y parviendra vite. Yeezus est à ce titre un exemple de la créativité débordante de son auteur et le moment où il bascule définitivement dans les ténèbres qu’il a invoquées pour habiller son album.