Eva : “J’ai eu besoin de me reconnecter avec moi-même”

Pour un artiste, la page blanche est à la fois une malédiction et une libération. Celle sur laquelle on écrit une nouvelle histoire. C’est sur cette base qu’Eva a créé son dernier album. Le quatrième, déjà. Elle qui a fait ses premiers pas dans la musique à dix-sept ans, catapultée sur le devant de la scène, responsabilisée précocement. La chanteuse a cherché, tâtonné, testé, sorti des projets à succès. Puis, soudainement, une envie de changement. Le moment où elle a pris conscience que la musique qu’elle créait ne la reflétait plus. Il faut une audace sans pareille pour changer de cap et Eva n’en manque pas.

Dans sa quête de renouveau, elle a trouvé un guide, quelqu’un à même de comprendre ce besoin de métamorphose : Damso. Le rappeur a assuré toute la direction artistique novatrice de cet opus qui marque un tournant dans la vie d’Eva. Ensemble, ils ont façonné cet univers radicalement différent avec un nouveau style musical et une esthétique surprenante. Eva révèle aujourd’hui toute sa splendeur, la meilleure version d’elle-même, plus apaisée.

Quel bilan fais-tu de ton parcours jusqu’à présent ?

Je pense que c’est un chemin parcouru assez intense mais à ma façon. Comme n’importe quelle personne de ses dix-sept ans à ses vingt-trois ans. En général, c’est un peu à ce moment-là que notre future vie se dessine. Je l’ai vécu d’une manière plus intense et plus forte. Je suis rentrée dans la vie d’adulte assez rapidement. Mais je trouve que je suis restée assez “dans mon âge” quand j’avais dix-sept ans, et encore aujourd’hui. J’ai jamais poussé le truc à vouloir être plus mature. Je l’ai bien vécu. Après, j’ai quand même eu un moment où j’ai dû faire une grosse pause et comprendre ce qu’il se passait. Quand j’ai commencé à travailler à dix-sept ans, je voyais ça comme de l’amusement, je vivais de ma passion. Je chantais, je faisais des clips, et tout. Et puis, il y a le moment où ça devient un peu plus intense parce que c’est toujours ta passion, mais ça devient un travail. Et il faut être professionnel. J’ai passé beaucoup de temps à réfléchir, à me rendre compte de ce qu’il se passait. Quand à cet âge-là tu passes de la meuf normale avec ses potes à une meuf connue à plus d’un million d’abonnés, tu te rends pas compte sur le coup. Et ça va tellement vite parce que ton projet fonctionne, donc les interviews et les concerts s’enchainent et t’as pas le temps de te poser, de te rendre compte de ce qu’il se passe. J’ai fini par me demander ce que je voulais vraiment. Je pense qu’il y a un moment où ça se sentait que j’étais moins dans mes projets parce que j’avais besoin de me reconnecter avec moi-même.

Stylisme : Miista / Coperni

Il y a eu un déclic ?

Le déclic est arrivé quand j’aimais plus vraiment ce que je faisais. Je me suis rendue compte que je prenais ça comme du travail et plus comme ma passion. J’avais tout le temps peur, je me posais plein de questions. Tout était devenu stressant. Et surtout, je ne faisais pas toujours ce que j’aimais. Et quand je fais pas quelque chose que j’aime vraiment, le public le ressent aussi. Petit à petit je me suis dit “en fait, j’aime pas ce que je fais”. Je monte sur scène et je passe un bon moment quand je vois mon public mais quand je sors de scène, je suis pas bien. Quand je suis en studio, je ne me sens pas à ma place. Je ne me sentais pas légitime, parce que comme j’ai percé très jeune à travers les réseaux sociaux il y a cinq ans, je faisais partie des premières artistes qui sortaient des réseaux et les gens se disaient “mais elle sort d’où?”. Et puis je faisais de la musique avec beaucoup d’autotune, c’était hyper à la mode à l’époque. J’avais l’impression que je n’étais pas une bonne chanteuse et que ma musique était nulle. Je grandissais et les gens qui grandissaient comme moi n’écoutaient plus ce genre de musique. J’avais l’impression de devoir toujours des choses aux gens, de devoir prouver. C’était assez compliqué. Je n’étais pas heureuse.

On t’imposait des choses ?

On ne m’a jamais vraiment imposé des choses mais c’est aussi simple que ça : c’est dire à quelqu’un “va dans tes photos, et regarde comment tu t’habillais et ta façon de parler, ton énergie à dix-sept ans et reprends tout ça à vingt-trois ans“. Il y a un monde énorme, surtout que j’ai été mise dans la vie d’adulte à ce moment-là et j’ai pris beaucoup de responsabilités, j’ai appris énormément de choses à ce moment-là et donc j’avais plus du tout la même manière de penser qu’à dix sept ans. On ne m’a pas imposé d’être Eva Queen, de “faire la couronne”. C’était moi et mon délire, mais comme tous les jeunes de cet âge ont un délire. Sauf que moi, cette étiquette est restée. Normalement, après dix-sept ans, tu fais des études supérieures, tu deviens une autre personne, tu te fais d’autres potes, tu changes de direction et ta vie elle prend un autre sens. Moi, c’est comme si on m’avait mise dans un autre établissement mais que cette étiquette que j’avais au lycée était restée et personne ne voulait voir que j’avais évolué. Surtout qu’en tant que femme, c’est l’âge où on se découvre, peut être pour les garçons aussi, je n’en ai pas l’expérience donc je ne sais pas. Mais on se découvre et on devient une femme. Je ne pense pas savoir qui je suis vraiment encore, mais j’ai fait un grand pas depuis mes dix-sept ans.

Quand j’avais dix-sept ans, j’étais trop contente d’être Eva Queen (…) Et puis, je me suis rendue compte que la célébrité, l’argent et tous les artifices autour, c’était pas ce qui me rendait heureuse.


Ces projets se sont succédés et on t’a vu grandir au fur et à mesure. Ce projet “Page blanche”, symbolise le renouveau ? La page blanche comme difficulté à continuer une œuvre et celle sur laquelle on écrit un nouveau chapitre.

C’est les deux sens, en soi. Pour justement montrer cette évolution qui a débuté par une page blanche. Je ne savais plus quelle musique je voulais faire. Je savais où je voulais aller, mais par quel chemin passer ? Je ne savais pas et je n’avais plus d’espoir. Parce que les gens avec qui je travaillais me collaient toujours une étiquette. J’allais au studio et on me disait “on met l’autotune et faut que tu fasses un banger”. Alors que c’était pas comme ça que je voyais ma musique. Donc petit à petit j’ai rencontré des personnes et je me suis formé une équipe pour cet album-là. On s’est dit qu’on allait partir d’une page blanche. J’ai dit à toutes mes équipes, chez Universal, etc : “à partir de maintenant, je veux qu’on travaille ce projet comme si j’étais une artiste en développement“. Comme si je n’étais pas confirmé, sans certifications. Dans le marketing et dans l’image aussi. J’ai dit “oubliez ce que j’ai fait”. Je voulais qu’on parte d’une nouvelle vision. J’ai dit que je voulais un truc très “mode”, pas “bling bling” comme j’ai pu l’être avant, que je voulais que ma musique soit naturelle, qu’elle soit “moi”, sans artifice. Souvent, on m’a dit “c’est dommage qu’on se rende pas compte de qui t’es vraiment et tout, à travers les réseaux, la musique etc”. C’était hyper important pour moi de me retrouver, tout simplement. Quand j’avais dix-sept ans, j’étais trop contente d’être Eva Queen, trop stylée, une star, avec des voitures, etc. j’étais émerveillée moi-même de la vie d’artiste. Et puis, je me suis rendue compte que la célébrité, l’argent et tous les artifices autour, c’était pas ce qui me rendait heureuse. Ce qui me rendait heureuse, c’était de faire vraiment ce que j’aimais. Donc, j’ai avancé comme ça et on a voulu reconstruire à partir d’une page blanche. On réécrit toute l’histoire.

Stylisme : Coperni / Vagabond

“Eva Queen”, c’est terminé ?

Si on a envie de m’appeler Eva Queen ça ne me dérange pas ! Et je comprends qu’après Eva on ait envie de rajouter quelque chose, parce qu’il y a beaucoup d’Eva (rires). Mais mon nom d’artiste c’est Eva et ça a toujours été Eva sur les plateformes, il y a toujours eu écrit Eva. Mes anciens albums je les assume à 100%, je les trouve encore trop cool. J’ai tout simplement voulu changer de direction.

Tu as voulu marquer une rupture très nette ou une continuité ? Parce qu’il y a des thématiques qui reviennent.

Dans mon deuxième album “Feed” j’ai fait un truc plus trap que j’aimais beaucoup à ce moment-là. J’étais dans l’évolution de ce que j’avais envie de faire à chaque fois. Pour celui-ci, je me suis vraiment écoutée. Je me suis pas laissée influencée par les “ouais c’est ça qui marche en ce moment”. J’avais juste envie de faire un album qui me ressemblait. C’est pour ça que tous les titres sont différents d’ailleurs. Les prods, les façons de poser. Il y a un peu d’autotune, parfois je fais beaucoup d’ambiances, parfois j’en fais pas… C’était vraiment le mood du son au moment voulu et venu. Et on a marché à l’énergie des gens autour de nous.

Il y a des sujets en particulier que tu voulais aborder sur ce projet ?

Je voulais que ce soit naturel. Je ne voulais pas revenir avec une idée en tête en mode “on part sur ça”. Pour l’intro surtout. Et c’est ce qui a donné le nom de l’album justement ! Je voulais dire que je ne voulais plus être cette personne et qu’on me lâche, en fait. Qu’on entende derrière ces démons dans ma tête parce que finalement on a tous des idées noires qui reviennent tout le temps. Même un commentaire que tu lis vite fait et qui t’impacte sans même que tu t’en rendes compte.

Quand on a enregistré l’intro, je me suis allongée dans la cabine, en lisant le texte pour me plonger… comme si j’étais dans ma chambre et que j’avais envie de dire quelque chose. Il y a aussi l’outro de l’album, avec la voix de mon père derrière. Je lui ai demandé de faire un vocal de ce qu’il pensait. Et ensuite, on a construit l’album pour faire comprendre qu’avant de monter sur scène je ne me sentais pas bien. Et ensuite, je retombe dans ce monde parallèle qui est ma vraie vie, en fait. Mon père qui me parle c’est surtout pour rappeler que les choses les plus simples sont les choses les plus importantes. J’avais besoin de le mettre dans mon album parce que ce qui me rattache à être heureuse c’est ma famille.

Tu fais beaucoup de sensibilisation autour du côté néfaste des réseaux sociaux. C’est important pour toi ?

C’est important pour moi, oui ! Parce que quand j’étais à l’école primaire, ou même au collège, j’ai toujours détesté qu’on attaque des gens gratuitement ! Donc les réseaux sociaux me touchent de ouf parce que personnellement, j’arrive à en faire abstraction mais je sais que beaucoup de gens sont touchés. On se rend pas compte d’à quel point un message peut changer la vie de quelqu’un. Mais vraiment un tout petit truc. Comme dans la vraie vie quand quelqu’un te dit quelque chose de méchant, ça peut te traumatiser à vie. C’est dommage qu’aujourd’hui tout le monde vit pour les réseaux, a un besoin de reconnaissance sur les réseaux. On sait très bien que tout le monde retouche ses photos et c’est dangereux de considérer que c’est réel. Je sais que beaucoup d’enfants ne veulent pas en parler, des jeunes de mon âge aussi. Mais il faut savoir dire quand on est blessé. On garde beaucoup plus nos émotions pour nous. Pour être heureux, il faut savoir exprimer ses émotions.

Stylisme : Alter designs / Vautrait / Falke

Est-ce que toi t’y arrive ? Tu répètes dans ce projet que tu as du mal à extérioriser certaines émotions. T’es encore dans le contrôle ?

J’essaie de ne plus être dans le contrôle de mes émotions parce que c’est naturel. J’essaie de comprendre mes traumas et de mettre des mots sur des choses qui m’ont blessé dans ma vie. Et pour revenir aux réseaux sociaux, ce qui me fait le plus de peine c’est que quand on renvoie de la méchanceté, c’est que le reflet de son propre miroir. Il y a beaucoup de gens qui sont tristes, pas bien dans leur peau et il faut les aider. Donc les mauvais commentaires, je les prends en mode : “ah ouais pour prendre le temps d’envoyer un message comme ça c’est que t’es vraiment pas bien dans ta peau”.

Ton public est assez jeune. Est-ce que tu as parfois des retours de jeunes filles qui te font part d’un certain mal-être ?

Très souvent. On pourrait penser que c’est les enfants et les jeunes qui vivent ce genre de truc. Mais pas du tout, il y a des filles de 20 ans, voire plus, qui disent qu’elles sont pas bien dans leur peau. Il y a un type de harcèlement qui n’est pas forcément visible. On se fait harceler par de belles photos, de belles personnes, des gens qui ont de l’argent. Et toi après t’es dans ta chambre et tu déprimes. Pour moi, ça c’est une forme de harcèlement. Beaucoup de jeunes filles me remercient parce que je leur redonne confiance. Il faut en parler du harcèlement, pas le garder pour soi.

Quand t’avais annoncé ton projet, tu as écrit “les étoiles ne représentent pas le succès mais le paix intérieure”. Ça fait échos à ce travail sur toi, aux choses que tu essaies de comprendre. Est-ce que c’est inné chez toi ou c’est le fruit d’un travail ces dernières années ?

Je crois que c’est un peu des deux. J’ai toujours été un peu comme ça, à me remettre en question, à réfléchir beaucoup et tout. Mais j’ai aussi rencontré des personnes qui m’ont parlé de plein de choses. Dans notre métier, on a la chance de rencontrer des personnes qui ont énormément réussi et qui partagent leurs expériences, ou  même parfois qui ne sont pas du tout heureux et qui sont tombés dans l’alcool ou la drogue, tu te dis “ok c’est chaud ce qu’on peut voir‘’. Et là tu te dis, Eva contrôle toi, tu peux pas tomber dans un truc comme ça. J’ai appris à me connaître en étant apaisée dans mon art. Mon but était de toucher les étoiles. Et toucher les étoiles c’est être ici avec la bienveillance et les bonnes choses au fond de mon cœur. Et faire de la musique dont je suis fière.

Justement concernant cette direction plus “épurée” dans tes visuels et physiquement aussi, je pense au clip “Seum” dans lequel tu apparais sans extension de cils, sourcils décolorés. Quels ont été les retour du public face à cette transformation ?

Je savais que les premiers commentaires n’allaient pas forcément être hyper sympas. Je savais que des gens n’allaient pas aimer, mais pas de soucis. Moi, je me suis retrouvée. Les gens ont trouvé ça bizarre. Il y a eu des commentaires du style “elle a glow down”. C’est des commentaires qui se sont fait de plus en plus rares quand j’ai commencé à vraiment imposer ce nouveau style. Avant, je me maquillais beaucoup, j’avais de grosse extensions de cils, des longs ongles, des vêtements qui me couvraient beaucoup, parce que ça me rassurait. C’était un filtre que j’avais. Je me suis rendue compte que j’étais beaucoup mieux au naturel. Certains me préféraient avant. Je ne peux pas plaire à tout le monde, moi ça ne m’a pas dérangé que des gens soient un peu choqués. Il fallait construire cette image. Dans Bottega j’ai carrément plus de sourcils dans la dernière scène du clip. Quand ça fait deux ans que j’ai pas été présente sur les réseaux et que d’un coup tu me vois arriver avec les sourcils blonds et quasiment pas de maquillage, ça peut choquer.

On a beaucoup parlé de vulnérabilité, expression de la sensibilité… Tu parlais à l’instant de Bottega. Dans le clip de ce morceau, il y a une forme d’empowerment avec la boxe. De très sexy aussi. Ce sont deux images qui se complètent. Qu’est-ce que ça implique d’aller vers une image d’empowerment notamment auprès de ton jeune public ? Il y a une volonté de délivrer un message ?

Je trouve ça hyper important. Surtout pour les femmes actuellement même si ça évolue un peu. Je trouve que c’est important d’être qui on a envie d’être. Si t’as envie d’être cette fille qui s’habille très couverte et qui aime pas montrer ses formes, sois comme ça et t’es cool comme ça, et si t’as envie d’assumer et d’être plus sexy, c’est cool aussi. Personne ne va me dire comment me comporter. Et ça je l’ai compris assez tard. Et en fait je m’en fous ! Je suis à l’aise dans mon corps et c’est ça le plus important. Et le truc de la femme forte, j’ai toujours été comme ça. Même dans mes clips et tout. C’est parce que j’ai été élevée comme ça. Ma mère est comme ça. Et je pense que la société dans laquelle on vit nous apprend de plus en plus à être comme ça. Je pense que j’ai besoin de le montrer à travers mes clips et visuels parce que c’est mon album, ça m’appartient. Je le protège.

En général, quand on fait des chansons, les femmes ont tendance à plus se mettre à pleurer que l’homme et à se positionner en victime. Alors que non. Je peux être triste mais je ne suis pas ta victime.

Ce côté très fort revient notamment dans ta façon d’aborder les relations amoureuses. Tu parles du mensonge, de la trahison, mais sans pour autant être larmoyante. Est-ce que c’est important de fixer une limite ?

Je pense que oui, et j’ai toujours été comme ça. Je pense que dans une relation, il est important d’avoir des sentiments, de se disputer etc. C’est la vie. Par contre, en général, quand on fait des chansons, les femmes ont tendance à plus se mettre à pleurer que l’homme et à se positionner en victime. Alors que non. Je peux être triste mais je ne suis pas ta victime. Je suis malheureuse si jamais on se sépare, que tu me trompes et tout, mais tu vas pas m’achever. J’ai pas que toi dans ma vie. Et le truc c’est qu’il y a beaucoup de relations où l’homme est la vie principale de la femme, et pas le contraire. Et si je dois passer à autre chose, je passerais à autre chose et je ne t’appartiens pas. C’est ça qui est ultra important pour moi. C’est comme ça que je conseille toutes mes copines. Je vais pas vivre pour une personne. Je laisserais jamais personne me rabaisser. 

Stylisme : Chimi / Vagabond / Coperni

Est-ce que ton entourage a changé ?

J’ai perdu des gens. Des gens qui avaient des directions complètement différentes mais que je ne mets pas non plus sur le succès ou quoi. Je pense que comme toutes les personnes de 17 ans, on a plein de potes et à 23 ans on se retrouve avec beaucoup moins de potes. Mais mes copines de base n’ont pas changé. J’ai toujours les mêmes amis, ils vivent dans le sud. J’aime aller les voir et j’ai ma petite vie aussi à Paris où j’ai des gens très proches, mais très peu. Et c’est sûr que je me suis fait très peu de nouveaux amis. Parce que je cherche pas à avoir plein d’amis. Je suis très solitaire. Comme je dis dans Bottega “Je suis sauvage mais j’aime rester seule”. (rires). Parfois c’est pas bien parce que je ne suis pas forcément heureuse d’être tout le temps tout seule, mais c’est comme ça. J’arrive pas à rester trop avec du monde parce que l’énergie des gens ça me prend trop. Mais j’ai gardé ma base d’amis. Et je remercie Dieu de les avoir parce que franchement, quand je retourne à Cannes et que je suis avec mes copines j’ai ma vie normale comme tout le monde. Je vais au bowling, on fait nos courses, des conneries, on s’amuse quoi.

Tu arrives encore à avoir des activités normales ?

Oui j’en fais ! Et si je vais au bowling, peu importe si je vais prendre quinze photos mais en tout cas, je vais passer mon moment comme je l’ai fait il y a sept ans avec mes potes au bowling. Je m’en fous de la starification. Je veux vivre ma vie comme tout le monde. C’est pas parce que je suis connue que je dois vivre de façon différente. Et je pense que c’est ce qui me permet de rester heureuse. Après, il y a des gens qui ne peuvent plus faire ces choses-là. Il y en a, dès qu’il sortent, ils créent des émeutes. Moi, c’est pas mon cas. Ça va, et j’espère que ça ira toujours.

Damso a été très important pour moi. Ça a été un grand tournant dans ma vie personnelle. Parce que j’étais à un moment où tout le monde disait que ce que je faisais c’était nul.

Tu t’es toujours très bien entourée, sur ce projet tu as fait appel à Damso notamment.

Oui, j’ai toujours été très bien entourée ! J’ai cette bonne étoile, je ne sais pas pourquoi. Je me dis que le positif attire toujours les choses positives et j’ai l’impression que les gens gentils viennent à moi. J’ai rencontré Damso qui a participé au projet, qui s’est vraiment impliqué à 2000 % et qui l’est encore et plein de beatmakers qui ont été hyper chauds de bosser avec moi. Ils ont compris la nouvelle énergie et ont été très impliqués dans le changement. Des gens qui ont travaillé sur mon image aussi. On a refait toute une équipe de personnes qui ont vraiment cru en moi. Avec Damso ça a été très important pour moi. Ça a été un grand tournant dans ma vie personnelle. Parce que j’étais à un moment où tout le monde disait que ce que je faisais c’était nul. Les gens disaient : “sa musique c’est de la merde”, et tout. Et finalement, Damso a cru en mon projet et il a dit : “je vois ton talent, et je veux que tu fasses en sorte que tout le monde le voit”. Donc ça m’a donné une confiance en moi énorme. J’étais avec cet artiste qui a fait des trucs de ouf, que j’ai toujours beaucoup aimé et que je respecte énormément. Et les beatmakers qui ont toujours travaillé avec lui et plein de gens trop forts qui sont là en mode : “c’est trop chaud Eva, bravo, t’es trop forte”. Ca m’a donné une confiance de malade. Et maintenant, quand je rentre dans un studio, j’ai plus du tout l’appréhension du regard des autres. Première séance studio qu’on a fait, Damso m’a dit : “va dans la cabine, allonge-toi par terre et lis le texte que t’as écrit”. À partir de ce moment-là, ça a débloqué un truc qui était complètement différent. On a bossé sur d’autres sons juste après, notamment Mayday qui a été très difficile à faire, il y a eu plein de prises et tout. Il m’a fait me sentir légitime et il m’a permis de travailler avec plein de gens très talentueux de la musique qui m’ont accordé de l’importance. C’est comme à l’école, t’as tout le monde qui se moque de toi et d’un coup, la meuf cool de la classe veut devenir ta copine !

Comment s’est faite la rencontre avec Damso ?

J’étais en studio un soir. Je travaillais sur mon album, et je n’arrivais pas à faire la musique que je voulais faire. Je voulais faire quelque chose d’innovant. Je voulais pas de règles, ni être catégorisée. Je voulais quelqu’un avec une vision. Si je n’avais pas eu cette personne qui allait croire en moi, je n’aurais pas pu le faire parce que j’avais plus confiance en moi et en mes idées alors que je savais ce que je voulais. Mais j’avais besoin d’être accompagnée. Que quelqu’un me dise “oui, ce que tu fais, c’est chaud”. Donc j’étais saoulée, j’en avais marre. Et j’ai un peu pensé aux américains qui ont commencé très jeunes et ont changé d’image au cours de leur carrière comme Miley Cyrus et notamment Justin Bieber qui avait derrière lui de grands artistes, plus vieux et qui lui ont donné du jus pour faire ses transitions musicales. J’ai réfléchi et je me suis dit : “quel artiste va pouvoir m’aider en France?”. Et parmi les artistes que j’écoute le plus il y a Damso, et je me suis dit “bien sûr, c’est évident que s’ il voit mon message il aura la vision”. Je le sentais, c’est fou. C’est comme quand j’ai sorti mon premier titre, j’étais sûre que les gens kifferaient. J’ai une étoile qui me guide. Et de toute façon je n’avais rien à perdre. Je lui ai envoyé un message sur Instagram. Il y avait une connexion avec ce mec. Je le connaissais déjà sans le connaître. Il était deux heures du matin et lui de son côté il m’a dit qu’il était en train de check des prod parce qu’il écoute genre 300 prod par jour. Et à ce moment-là il a vu mon message. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de me retrouver musicalement, et que je pensais pouvoir aller plus loin mais que seule je n’y arrivais pas. On s’est appelé le soir même, je lui ai donné toute ma vision. Je voulais un truc très mode. On s’est donné rendez-vous à Bruxelles. J’ai été à Bruxelles, et la première chose qu’il m’a dit c’est “je sens que t’as une détresse artistique, je vois ton talent, je vois ton potentiel, et je te laisserais pas comme ça, donc go !“. Et du coup maintenant c’est une personne très importante pour moi. C’est mon frère, genre ! Il s’est vraiment impliqué dans mon projet comme si j’étais quelqu’un de sa famille. Lui, il est tellement dans son truc “chill, c’est cool” je ne sais même pas s’il se rend compte de l’impact énorme qu’il a eu sur ma vie entière.

Quels conseils il t’a donné ?

Tellement ! Il m’a entraîné comme un boxeur (rires). Surtout, la concentration ! Il me l’a dit et il me le répète toujours. Il me dit “là c’est bien ce qu’on fait, on va dans la bonne direction, tes idées sont très bien mais n’oublie pas de rester concentrée”. Mais toujours en kiffant. S’il y a un truc que je ne sens pas trop ou quoi, next, on passe à autre chose. Il m’a appris à m’écouter, en fait.

Comment vous avez bossé sur votre featuring ?

Pour moi il manquait un son à l’album. Donc on a commencé à faire “Du feu”. Je voulais encore un ovni au projet. Par ovni, je veux parler par exemple de “Seum” qui n’est pas un son qu’on a l’habitude d’entendre. “9h du mat” qui est très spécial aussi. Il y a “Jolie” aussi, qui est complètement différent de ce que j’ai pu faire. Mais il fallait quelque chose d’encore plus surprenant. Et donc il y avait des compo qui étaient là. Et Damso a dit à Gandhi de faire quelque chose de lisse, de très simple. Pas de topline élaborée. Gandhi a posé un truc très rap. Et ensuite Damso m’a dit “va en cabine”. Il voulait que faire des tests sur moi (rires). Je commence à faire mon truc et je me dis “ok ça a l’air cool”. Mais personne me parle et on me dit juste : “vas-y continue“. Donc je continue et quand je sors de la cabine tout le monde me dit “c’est trop lourd“, “c’est une dinguerie“. Et on écoutait le son. On était en train de voir ce qu’on allait faire sur le deuxième couplet. Damso a vraiment accroché avec le son. Un feat n’était pas du tout prévu à la base. Il m’a dit : “je vais poser un truc ok ?” et moi j’ai dit : “bah vas-y grave, mon rêve, enfin… c’est trop cool !“. Pour l’acheminement de ce projet et l’achever, c’est le plus beau des cadeaux que tu puisses me faire à ce moment-là ! D’avoir un son en commun avec lui que je pourrais écouter toute ma vie et que je pourrais faire écouter à mes enfants. C’est trop lourd ! Du coup, il a posé sur le son et ça a donné ce truc là, hyper spécial. Et Paco, le beatmaker, a fait des arrangements de ouf. On s’est tous hyper impliqués dans le son et c’est devenu un de mes préférés de l’album.

Stylisme : Miista / Coperni

Tu as baigné dans la musique. Est-ce que tu peux expliquer à quel point l’artistique est important dans ta famille ?

J’ai toujours baigné dans la musique. Je parlais à peine et je chantais déjà ! Je faisais des toplines sur les sons, au-dessus des voix des chanteuses. J’ai toujours adoré chanter. Et mon père aussi travaille beaucoup dans les milieux artistiques, mais plus musique classique, jazz et tout ça. Et c’était son rêve que je fasse du piano. Comme tout enfant, on veut faire plaisir à nos parents. Donc j’ai commencé à faire du piano à 5 ans. Je composais mes musiques. Ma mère chantait un peu avec moi. Il y avait ma grand-mère aussi avant qu’elle décède. Elle a beaucoup travaillé dans la musique aussi. Elle était tourneur, elle a eu un label de musique, ma mère chantait quand elle était jeune. Mon grand-père était batteur pour Georges Moustaki, notamment. Quand mon grand-père venait, il m’apprenait à faire du tamtam, de la batterie, et tout. C’était trop cool ! Et quand j’avais 3 ou 4 ans, ma grand-mère avait dit “C’est elle la star de la famille”. Donc, du coup c’est ouf parce que maintenant je suis chanteuse ! Elle doit me voir d’où elle est et se dire : “Yes, je le savais !”. Je faisais des karaoke dans ma chambre, je me filmais. Je chantais dans mon salon, j’ai rendu mes parents ouf (rires). 

Dans l’outro on entend ton père. Il dit “on apprend de ses enfants”. Est-ce que tu as le sentiment d’avoir appris des choses de tes parents ?

Mon père m’en parle beaucoup. En fait, quand on imagine nos pères, on se dit qu’ils ne peuvent rien apprendre de nous. Mais je pense qu’il a appris à canaliser le stress. Il a tendance à être un peu stressé et il m’a vu monter sur scène et il m’a vu gérer mon stress. Le fait d’être connue aussi. Très jeune, j’ai été responsabilisée. Et puis, je pense qu’il a aussi beaucoup appris de mes frères et sœurs. Avec ses enfants, il a appris sur lui-même.

Dans le processus de “Page blanche” qu’est-ce que tu écoutais ?

Je n’écoutais rien du tout ! Et j’écoute de moins en moins de musique d’ailleurs. Je voulais être influencée par personne. Les seules musiques que j’écoutais c’était des sons à l’ancienne. Du RnB genre Beyoncé, et tout. Du classique et du jazz par moment. Mais sinon j’ai pas du tout écouté de musique actuelle. À part Rosalia.

Ça fait sens vu le côté conceptuel que tu as voulu apporter esthétiquement.

Exactement. Moi, j’ai toujours aimé les projets avec beaucoup de visuels qui accompagnaient et avec du sens. Les projets français que j’ai toujours adoré c’est Damso, je kiffe PNL, je kiffe Laylow. Je trouve ça cool de proposer quelque chose de nouveau. Parce que musicalement, il y a plus beaucoup de nouveaux trucs. Et proposer des trucs très pointus artistiquement, ça m’intriguait beaucoup. Et je me suis dit que je voulais faire quelque chose comme ça. Avec un vrai univers, et qu’on puisse y entrer. Ce que j’aime beaucoup dans Motomami de Rosalia, c’est qu’elle a des sons qui sont des hits, qu’elle a clipé et qu’elle a mis en avant. Mais elle a beaucoup de sons qui sont elle et ça se sent. C’est elle à 100 %. C’est ce que je kiffe. Comme PNL, on aurait pu se dire “c’est de la grosse merde, jamais ça marchera” mais si ça a marché, parce qu’ils ont fait quelque chose de nouveau. C’est ça qui est trop cool.

La manière dont on porte un vêtement raconte quelque chose. C’est comme la musique. Une personne qui incarne quelque chose et je trouve ça hyper intéressant. Et à chaque fois que je me vois dans des vêtements différents, je me sens différente.

Il vient d’où ton intérêt pour la mode ?

J’ai toujours été comme ça depuis toute petite. J’ai toujours aimé la mode, les mannequins, les marques, la couture. J’ai toujours trouvé ça sublime comment un vêtement pouvait embellir une personne. Tous les vêtements ont une histoire. La manière dont on porte un vêtement raconte quelque chose aussi. C’est comme la musique. C’est le même genre d’art. Une personne qui incarne quelque chose et je trouve ça hyper intéressant et à chaque fois que je me vois dans des vêtements différents, je me sens différente. Parfois j’ai envie d’être très chill, garçon manqué je vais m’habiller hyper large avec des grosses vestes. Et puis parfois j’ai envie d’être sexy je vais mettre des robes. Je trouve que ça donne tellement de pouvoir un vêtement ! Et de plus en plus, je regarde les défilés. Je trouve ça hyper intéressant les visions des créateurs, la direction, les collections.

Il y a des créateurs qui t’inspirent en particulier ?

Il y en a trop ! Dernièrement ce qui m’a choqué c’est Margiela. Il y a tellement de création, les vêtements, le maquillage… C’est ouf ! C’est là qu’on se rend compte qu’on est dans l’infini, qu’on peut faire ce qu’on veut et que quand on fait les choses de façon précise, c’est magique et ça fonctionne. Ce qui est ouf avec l’art c’est que ce que les gens n’aiment pas, tu peux leur faire aimer parce qu’il faut juste le présenter d’un certaine manière. Ça m’arrive souvent qu’on me présente des vêtements que j’aime pas. Et on me dit : “essaie-le”. Et une fois que je l’essaie, je kiffe.

Tu as annoncé une date à la Salle Pleyel. Pourquoi cette salle ? Tu as déjà réfléchi à tes tenues ?

Sur scène, là j’ai envie que mes concerts soient très naturel, sincère et bien construits, j’avais envie que ce soit très intimiste. C’est pour ça qu’on a choisi la Salle Pleyel et qu’ensuite je fais une tournée de petites salles. J’avais besoin de retrouver ce rapport avec le public parce que j’ai commencé ma carrière sur scène par des Zénith ! Je n’ai jamais fait de petites salles. Et donc pour mes outfits, j’ai envie d’être stylée et tout, mais d’avoir un truc aussi assez simple, et pas me prendre la tête avec trop d’artifices.

Comment tu te sens face à ce nouveau défi des petites salles ?

Je me sens hyper libérée. J’ai hâte de chanter ! D’être avec mon groupe, qu’il y ait des danseurs et qu’on propose des tableaux aux gens et que le public puisse voir de belles choses. J’ai trop hâte !


Photographe : Tony Raveloarison
Assistant photographe : Moïse Luzolo
Interview : Leïla Ghedaifi
Directeur Light : Jean Romain Pac
Assistant Light : Léon A. Fernandes
Direction artistique et stylisme : Iris Gonzales
Assistante styliste : Nais Hoaraud Des Ruisseaux
Production : Nicolas Pruvost, Alice Poireau-Metge, Léa Goux-Garcia
Hair stylist : Julien Gonzalez Galvez
Makeup artist : Anne Cazé
Post-production : Joshua Peronneau et Tony Raveloarison