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Yamê : “Les jams, c’est l’open mic des musiciens”

Tester et expérimenter sans jamais reproduire les mêmes schémas. Cette mentalité pourrait correspondre à l’esprit des jams. Cachés dans certains bars ou clubs triés sur le volet, ces lives voient des musiciens, leurs goûts et leur background se rencontrer pour des sessions d’improvisation uniques et sans artifices.

Si vous êtes un aficionado de ces jams, vous avez peut-être pu y croiser Yamê tant il les a écumés. Il y a puisé son amour de l’expérimentation et du mélange, deux mots qui caractérisent très bien sa musique où le rap, la soul, le jazz et la variété cohabitent avec la double culture franco-camerounaise de l’artiste. Yamê a su rendre accessible la complexité de son mélange d’influences musicales. D’abord sur TikTok où ses pianos/voix sont devenus viraux au point que Timbaland reprenne lui-même l’un d’entre eux, puis sur son dernier projet Elowi, où le morceau Bécane a permis à l’artiste d’atteindre le sommet du top Spotify viral monde, en décembre dernier.  C’est donc le jammer le plus célèbre de France qu’on a reçu et interviewé à la fin du mois de janvier pour parler de jam sessions, de rap, de concerts, d’image et d’esthétique. 

Comment tu as commencé la musique  ? 

C’est quand j’habitais au Cameroun. J’ai découvert la musique à travers ma famille, je m’y intéressais beaucoup parce que ça tournait à la maison. Ma mère écoutait pas mal de musique française, mon père beaucoup de musique locale camerounaise en plus de faire son propre son. Il y avait plein d’instruments à la maison, donc j’essayais un peu tous ceux que j’avais le droit de toucher et les autres aussi d’ailleurs (rires). C’étaient surtout les instruments qui étaient dans le studio de mon père que je n’avais pas le droit de toucher. Mais je me souviens qu’à l’extérieur du studio, il y avait un piano, j’ai sauté dessus. La musique commence comme ça pour moi et puis à l’école au Cameroun, je prends aussi des cours de piano : à l’époque, je jouais du piano tout le temps. À ce moment-là, ce n’était pas vraiment une passion mais plutôt un hobby. D’ailleurs, j’étais plus passionné par les jeux vidéo que par le piano par exemple. Je me réveillais la nuit pour aller geeker sur les PC déjà.

Après le Cameroun, tu arrives en France, en ayant perdu ta maman, dans une nouvelle culture, dans un nouveau pays, dans un moment difficile aussi, j’imagine. À cette période, quand tu arrives ici, à quoi tu te raccroches ? 

En fait, ça allait parce que je suis né dans le 95, je suis parti au Cameroun de mes 5 à 10 ans et puis je suis revenu. Donc au Cameroun, pour eux j’étais le petit Français. J’avais un accent d’ici et puis quand je suis rentré en France, j’étais le petit Camerounais, surtout que je reviens dans le 17ème arrondissement :  il n’y a pas beaucoup de noirs dans les écoles.

Au final, en rentrant, il n’y a pas vraiment eu de choc culturel. Il y a énormément de choses qui diffèrent entre la France et le Cameroun, mais il y a aussi beaucoup en commun en termes de culture. D’ailleurs, quand les Camerounais bougent en Europe, ils vont souvent en France. Donc ça allait, juste le froid c’était dur (rires). Mais pour répondre à la question, c’est à ma famille que je me suis raccroché en arrivant. Même si là encore, ça allait.À la base, je suis de nature curieuse et très sociable donc je  vivais le retour en France comme une nouvelle aventure : nouvelle école, nouvelle vie, nouvelles personnes… L’excitation du nouveau départ m’a aidé à faire le deuil et à garder l’esprit occupé. 

L’aventure de la musique naît à cette période là ?

En fait, comme mon père fait de la musique, il y a toujours eu des instruments chez moi. Même quand je ne pensais pas à la musique, il fallait qu’il y ait un petit piano à la maison, minimum. Concrètement, c’est quand j’ai eu 18 ans environ que j’ai commencé à vraiment m’intéresser à la musique. Surtout à l’époque, je prends mon premier appartement étudiant et du coup, je fais ce que je veux. Je sors, je découvre les jams sessions, la musique live. Je découvre qu’il y a des gens qui vont sur scène, qui improvisent. Je découvre le jazz, la soul… Parce qu’à ce moment-là, je n’écoute pas autant de son qu’aujourd’hui. C’est vraiment quand je découvre les jams que je tombe dans le son. Du coup, j’y retourne souvent, je commence à jouer du piano avec d’autres musiciens, à comprendre un peu ce que c’est que la musique, ce que c’est de jouer en rythme et j’intègre les bases. Les jam sessions, il faut imaginer que c’est un peu comme l’Open Mic des musiciens. Tu y vas, tu t’entraines, tu t’amuses, tu te fais des potes, un réseau.

Tu parles de rap et d’open mic, justement à quel moment le rap entre dans ta vie ? C’est une composante importante de ta musique et ton premier projet Agent 237, on peut le dire, c’est même un projet rap. 

Le rap, j’en écoute déjà à l’époque, quand je vis au Cameroun, parce qu’il arrive depuis les Etats-Unis un peu en même temps que beaucoup d’autres influences américaines d’ailleurs. Donc j’en écoute mais c’est vraiment quand on rentre en France que je me prends le truc. Je découvre le rap français et depuis je n’ai jamais arrêté d’en écouter. Même quand je découvre les jams, je suis à fond dans le rap français. À cette période là, le rap était présent dans ma vie mais c’était surtout dans mes écouteurs. Je ne rappais jamais, je n’imaginais même pas rapper ou écrire un texte. Je ne faisais qu’écouter. Même en jam, j’étais toujours au piano, je chantais très très rarement. Et puis dans les sessions on ne jouait pas trop de rythmiques pour rapper dessus.

A quel moment tu commences à envisager d’utiliser ta voix ? Parce que là de ce que tu me dis, tu écoutes du rap et tu fais du piano en jam. J’ai l’impression que tu te projetais presque dans un avenir de pianiste. 

Mais carrément. Pendant les jams, comme je ne faisais que du piano je me demandais ce que j’allais faire. Je me disais : “Est-ce que je veux devenir pianiste ? Ah vas-y c’est chiant, il faut aller au conservatoire, il faut apprendre plein de trucs… Flemme”.  Je n’étais pas trop scolaire et je voyais bien mes limites parce que quand tu vas en jam, tu vois des gars archi-forts. Ça te met une pression, tu te dis “pourquoi moi on va me sélectionner sur un projet et ce type là, on ne va pas le sélectionner ?”. Donc je n’envisageais pas le rap. Quand j’ai commencé à poser, c’était le confinement. À l’époque, j’arrive un peu au bout de quelque chose. J’ai fait beaucoup de jam sessions, je connais bien, j’ai un peu mes habitudes et je n’apprends plus rien entre guillemets. 

Tu as capté le rythme. 

C’est ça et il m’en fallait un nouveau. Au confinement, je venais d’avoir mon premier taff après les études et au début je travaillais de fou comme tout le monde, 8h par jour. Et puis progressivement, j’ai réduit à 2h (rires). Du coup, j’avais tout le reste du temps pour geeker et faire du son. C’est comme ça que je me suis dit petit à petit que j’allais enregistrer, que j’allais m’entraîner, apprendre à mixer les sons etc. J’ai beaucoup appris avec Youtube et je me suis lancé, j’ai commencé à utiliser ma voix et à rapper. 

Quels rappeurs tu écoutais à l’époque ? Certains t’ont inspiré ? 

Beaucoup de Damso, Josman, un peu Roshi, un peu Edge ou du MadeInParis. Je comparais surtout la puissance des prods, la puissance de mon mix parce que j’apprenais à mixer des morceaux. Même si je ne produisais que des maquettes, je voulais quand même que ça claque donc c’est vraiment sur des aspects techniques que je confrontais mes morceaux. J’ai surtout commencé avec des types beats au début. Je prenais dès que quelque chose me plaisait mais c’est vrai qu’il y avait pas mal de type beats Damso ou Josman. Il y avait une inspiration sur l’esthétique des instrus plus que les rappeurs. Après, au niveau de la voix aussi parce qu’il y a certains sons pour lesquels les gens me disent “ah on dirait damso” et moi je n’ai pas forcément pensé à Damso quand je l’ai fait mais c’est peut-être venu aussi parce que je l’ai beaucoup écouté. Du coup, tu as une inspiration qui ressemble à la personne. C’est ça aussi la musique. 

Sur Elowi, il y a un côté beaucoup plus chanson que sur Agent 237. Et tu le maîtrises super bien, on sent que la chanson ce n’est pas nouveau pour toi, tu joues même beaucoup avec ta voix. Même question que pour le rap, le chant pour toi ça a commencé quand ? 

C’est après le premier projet. Je me disais “Ça y est ! j’ai essayé de rapper et je peux le faire”. Donc j’avais envie d’expérimenter autre chose, d’ajouter d’autres ingrédients à ma musique. 

C’est la même logique que pour les jams, tu estimais avoir fait plus ou moins le tour ?  

Exactement ! Je n’aime pas quand ça tourne en rond, j’ai toujours envie d’un truc nouveau, que ça change. En tout cas pour Agent 237, j’étais encore en période d’expérimentation. Au moment de la sortie, j’ai fait des clips, j’ai appris à mettre ma musique en ligne, je me suis formé sur l’industrie, on a monté une équipe, on a commencé à structurer. Et puis on s’est dit qu’on allait attaquer les réseaux sociaux, notamment TikTok. Ce que je trouvais le plus intéressant sur cette plateforme, ce n’était pas tant de rapper parce qu’il y a plein de gens qui le font, mais plutôt de chanter. Parce qu’en vrai, je chantais plein de morceaux d’autres artistes que j’aimais, à la maison depuis longtemps, comme ça juste avec du piano. Je me suis dit que cette fois, j’allais chanter mes textes. Il n’y a pas eu de déclic particulier, plutôt plein de choses, notamment une phrase que mon pote Flem (le beatmaker) m’avait dite longtemps avant : “Tes voix aigus en back, tu devrais les mettre directement en lead”. La réflexion m’est revenue en tête quand je me suis demandé ce que j’allais faire pour les réseaux sociaux. En plus, je n’ai pas eu besoin de me tester, je savais déjà que je chantais bien. J’avais pris le micro quelques fois en jam et puis ça faisait longtemps que je faisais de la musique donc j’avais quand même une bonne oreille. Il suffisait juste de tester, de mettre de l’émotion dedans et puis let’s go. 

Donc TikTok ça participait finalement à une stratégie assumée ? 

Oui, carrément.

Tu t’attendais à ce que ça fonctionne comme ça ? 

Non mais je me disais quand même que ça allait intéresser des gens, parce que je chante bien et que mes textes sonnent bien en piano/voix. Après, j’ai compris que la question avec TikTok, ce n’était pas tant de savoir si ce que tu mets est intéressant ou pas mais plutôt de savoir si tu arrives à catcher l’attention des gens en 2 secondes. C’est juste ça. Une fois que j’ai enregistré les mécaniques pour capter l’attention, ça a marché direct. 

Il y a une légende, Timbaland, qui a repris l’un de tes morceaux sur TikTok. Je sais qu’on t’as déjà posé la question mais est-ce que tu as enfin pu le voir et travailler avec lui ? 

Pas encore (rires). Moi j’étais pas mal occupé, j’ai eu les transmusicales notamment, là je préparais le live pour la tournée… Je n’ai pas eu beaucoup de temps mais on est toujours en très bon contact. Et puis je veux qu’on puisse se capter, se poser, discuter avant de faire du son, pas qu’on se croise dans une fashion week. En attendant le bon moment, on discute toujours. 

Tu as appelé ton projet Elowi, d’où ça vient et qu’est-ce que ça signifie ? 

Je cherchais un titre à ce projet et c’est mon associé Aycee qui l’a trouvé. En fait, Elowi c’est plusieurs titres faits un peu indépendamment et qui ont été rassemblés en un projet. Ils ont une chose en commun, c’est qu’ils essayent tous de mélanger plusieurs styles musicaux, ils sont tous hybrides. Par exemple, “Business” ça mélange la soul et la trap. Bécane, tu sens qu’il y a plusieurs inspirations de styles musicaux différents. Et globalement dans ces sons-là, il y a un truc que les gens kiffent et ils ne savent pas toujours ce que c’est. Les gars qui écoutent du rap se disent “c’est bizarre, d’habitude j’écoute du rap mais ça j’aime bien”. Pour eux, ce n’est pas du rap alors que les gens qui n’en écoutent pas se disent “ah j’aime bien ce rappeur !”. Donc en gros, il y a quelque chose que les gens captent sur la musique mais ils ne savent pas forcément le nommer. Ils ne savent pas dire ce que c’est précisément. Il fallait trouver un terme qui définisse ça et c’est ce que veut dire Elowi en fait. C’est du Mbo, une langue camerounaise qui veut dire “ce qui n’est pas palpable, pas manifesté” en gros. Mais ça veut dire que c’est là mais tu ne le vois pas, tu ne le sens pas, tu ne le sais pas, tu n’arrives pas à dire ce que c’est.

Sur Elowi, il y a pas mal de références au Cameroun et plus largement à la culture noire, plus que sur ton premier projet Agent 237. Par exemple, tu parles de “béké” dès l’intro de Elowi, tu parles pas mal de la notion de bounty aussi. À quel point c’était important pour toi que cette culture soit présente dans ta musique ? 

In fine c’est important oui, mais quand je fais du son je ne me dis pas que c’est important que je parle de ça, c’est juste que ça vient naturellement. Notre identité, c’est toujours un sujet quand on est noir ou quand on vient d’ailleurs. C’est quelque chose qui nous colle à la peau. Donc effectivement, ça a tendance à ressortir et à s’affirmer sans que j’y pense.  

Il y a un surnom que tu te donnes beaucoup, c’est “Bantu Bionique”. Ça va même plus loin puisque ça marche aussi avec Bantu et d’autres termes. Par exemple, tu parles de “Bantu CEO”, dans “Business”. Que représente ce surnom pour toi et pourquoi l’avoir choisi pour te définir ? 

Je ne me souviens même plus quand on a commencé à utiliser cet alias. Littéralement Bantu comme ça, ça ne veut pas dire grand chose. C’est la contraction de deux mots, “Ba” et plus loin “Ntu”. “Ba” ça veut dire “les” et “Ntu”, c’est le nom d’un peuple. Donc Bantu c’est simplement désigner les Ntu. “Bionique”, c’est pour mon côté nerd. Et quand je dis Bantu bionique, ce sont les Ntu bioniques, simplement. Mais aujourd’hui, je l’utilise plus comme un alias et aussi parce que mes potes m’appellent comme ça. Je trouve que ça me définit bien, il y a à la fois cette identité africaine dans le nom et aussi le côté geek, les deux se trouvent dans cet alias. Et tu vois ce que j’aime bien dans les nouvelles technologies, c’est celles qui accompagnent l’humain tous les jours. Par exemple les technologies implantées, embarquées dans les voitures ou directement implantées dans l’humain, la réalité virtuelle augmentée… “Bionique” c’est ça : mélanger la technologie avec l’humain. C’est comme ça que je vois la technologie, comme quelque chose qui peut toujours me servir. 

Il y a quelque chose qui m’a interpellé quand j’ai regardé ton interview pour le Code. Tu expliques que quand tu es en studio, il faut que tu te canalises parce que vous allez parfois trop loin avec les compositeurs. Pourquoi se canaliser, est-ce que ce n’est pas plus intéressant d’aller encore plus loin, dans ce qu’on n’a pas l’habitude d’entendre ? 

Si mais, ça dépend de ton but. Mon objectif dans la musique, c’est de faire passer un message. Il n’est pas forcément écrit, ce sont juste des émotions. En vrai, les gens qui écoutent “Bécane”, ce qu’ils captent en premier, c’est la vibe et l’émotion que dégage le refrain. Parce que c’est le refrain qui a pété, c’est pour ça que ça marche internationalement. Dans le fond, les gens n’ont pas forcément besoin des paroles pour ressentir une émotion. Quand je dis qu’on va trop loin, c’est parce que Pandrezz, Krono, Epektase et les autres beatmakers avec qui je travaille, ce sont des gens qui ont un background de musicien aussi, avec beaucoup de jazz et de soul. On est un peu des jammers dans l’esprit donc quand on fait des prods ensemble, on va loin et les compos sont chargées. On fait vraiment ce dont on a envie. Évidemment, c’est intéressant parce qu’on kiffe écouter ça. Mais ce qui est plus difficile justement, c’est de rendre ce qu’on fait simple, compréhensible, lisible. Parce que si j’ai un message émotionnel ou autre mais que ma musique est trop compliquée et que ça ne parle à personne, mon but n’est pas atteint. 

Ça ne vous frustre pas de ne pas aller plus loin ? 

Non parce que c’est réservé à la scène. Sur scène, on peut faire ce qu’on veut par contre. De toute façon pour les instrumentistes, le défi c’est vraiment d’être compréhensible. Moi, tu me mets sur un piano, le plus dur c’est de faire un truc stylé mais simple. Si je veux faire un truc compliqué, je peux rajouter plein de digression d’accords, au lieu de faire trois accords j’en fais 6 ou 9. Tu peux jouer comme tu veux mais ça va être très chargé en termes de mélodies. C’est ce qui fait qu’il y a plein de gens qui ne comprennent pas le jazz, plein de gens qui mettent du temps à capter, à s’y intéresser. 

C’est comme tous les styles musicaux finalement, plus tu vas loin, moins c’est accessible. 

C’est ça et pour moi le défi c’est d’aller loin dans la proposition mais de rester simple, il faut que les gens comprennent. 

En t’entendant parler de scène, on sent à quel point les jams influencent tes shows. Comment tu organises tes concerts, par rapport à cet esprit jam ? 

On prévoit des moments d’impro. Comme ça on peut jamer un peu, on peut s’amuser. Le but d’un concert pour moi de toute façon, c’est que ce soit comme une grosse impro avec un thème qui est la chanson qu’on interprète. “Bécane” par exemple, c’est une suite d’accord mais sur cette suite, si on peut improviser, faire ce qu’on veut sur scène, c’est là qu’on gagne. C’est pour ça aussi qu’on a des musiciens en live. Quand tu as des pistes, tu es bloqué, elles vont d’un point A à un point B alors que lorsque tout est improvisé, tu es libre. Si tu veux à la fin tu fais tenir le son, tu le fais durer, tu fais chanter et danser les gens, tu improvises, tu fais un solo. C’est ça l’esprit jam. C’est pour garder ça aussi qu’on est 7 sur scène. Il y a 3 choristes, un batteur, un bassiste, moi je fais du clavier et il y a aussi un DJ. Ça fait beaucoup mais j’estime que c’est normal parce que dans un concert, tu dois en prendre plein les yeux, plein les oreilles mais pas entendre la même chose que sur les morceaux de studio. Les sons doivent être encore plus puissants. Le morceau “Bahwai” par exemple sur scène, il pète, il explose. Je préfère limite la version concert. Après c’est cool aussi qu’il y ait la version studio et la version concert, ça me donne différents terrains de jeu, différents playgrounds. 

Le playground studio, comment ça se passe ? Est-ce que tu as une ou plusieurs méthodes de travail ? 

Ça dépend. Souvent je fais au feeling. Les prods partent d’un piano voix, quelque chose que je fais chez moi la plupart du temps. C’est comme ça que je commence à gratter mes textes et tout part de là. Après, je vais rajouter quelques instruments, aller avec le tout en studio, trouver un producteur et ensemble on va créer le morceau. C’est un peu ça le process mais en règle générale, il y a deux autres cas de figure : soit on me présente les prods et du coup je topline avant d’écrire, soit on va en studio avec les beatmakers et à ce moment là, on teste, on essaye. Mais généralement c’est plutôt chez moi quand je suis au calme que j’arrive à écrire, à bien poser mes paroles. Quand je suis au studio, je suis plus là pour la prod. 

Parmi les producteurs avec qui tu travailles, il y en a un qui est très présent sur Elowi c’est Pandrezz, comment tu l’as rencontré ? 

Il m’a contacté un jour comme ça. Je voyais qui c’était mais je ne le connaissais pas vraiment. C’est surtout Krono que je connaissais. Mais on s’est rencontré avec Pandrezz et humainement, ça a matché direct. On a commencé à faire plein de sons. Je crois même que le jour de notre rencontre, on a commencé un morceau qui est énervé. Il n’est pas fini mais peut-être qu’il sortira un jour. En tout cas c’est une grosse rencontre humaine avant tout et c’est ce que je privilégie. Tu passes des 6/8 heures d’affilée au studio avec des gars, il faut que ça marche parce que c’est aussi ça qui libère. Si tu es là avec le visage serré parce que le type à côté de toi est bizarre, tu vas avoir du mal à être inspiré. 

Dans le cas de Pandrezz c’est aussi un des premiers producteurs que j’ai rencontré quand ça a commencé à marcher pour moi. On a le même background, on a des amis communs, on va en jam ensemble… Après je travaille aussi avec d’autres compositeurs et quand on arrive à trouver des alchimies entre lui et les autres ça donne de sacrés morceaux, c’est quelque chose que j’aime beaucoup faire.  

On t’a vu récemment avec TIF en studio, je trouve que c’est une connexion super intéressante parce que lui aussi il a cette capacité à allier plusieurs sonorités dans sa musique. Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

TIF, je le connais depuis quelques mois. En fait, on a des personnes en commun dans nos équipes, donc on s’est rapidement rencontrés comme ça. Et c’est vrai qu’on s’est tout de suite bien entendu humainement. Et je pense que c’est lié aux gens avec qui je travaille aussi parce que comme moi je les choisis bien, s’ils bossent aussi avec TIF, c’est que déjà c’est un gars qui est dans le même délire. En plus, ça a commencé à marcher pour nous deux à peu près au même moment. Il y a une espèce de synergie, on s’est souvent vus, on s’est souvent croisés en studio, parfois on se croise dans des résidences et on a déjà commencé à faire un peu de son ensemble. 

Ton nom de scène, “Yamê”, veut dire “le verbe”. Qu’est-ce que c’est pour toi une bonne phase ? 

Une phase qui permet aux gens de s’identifier, qui touche les gens. Pour moi, c’est ça : dès que les gens ressentent un truc, ils ont l’impression que tu parles d’eux. Des fois, tu écoutes un truc, tu repenses à une galère et tu as l’impression que l’artiste parle de ce que tu vis. Après évidemment tu as  juste l’efficacité, la technique dans l’écriture. Moi je suis un fan de technique mais c’est juste que la mienne, je l’exprime dans les mélodies. C’est une autre forme finalement et c’est vraiment dans la mélodie qu’est ma zone de confort, c’est là que je m’amuse. 

Sur “Déter”, tu dis “J’écris mes phases comme un réal”. Est ce que quand tu écris, tu as déjà la scène en tête ? 

Bien sûr parce que tu te rends compte de plein de choses quand tu es sur scène, par rapport à tes sons, par rapport à tes textes, par rapport à l’intensité, à tel ou tel moment dans le son. La scène ça te permet de bien pratiquer un morceau et de bien comprendre les points forts et faibles de ton son et après on rééquilibre toujours le truc. Naturellement, tu vas changer ta créativité en pratiquant plein de choses.

A quel point la réflexion de l’esthétique, du vêtement, est présente quand tu penses à tes concerts  ? 

La réflexion du vêtement est à tous les moments. Et c’est pour ça que la relation entre les artistes et les marques se fait naturellement. Pour moi, c’est assez logique. Tu construis de nouvelles choses avec la marque. Ce qui est cool aussi, c’est que les gens avec qui on travaille chez les marques, ce sont des jeunes. Donc on se comprend aussi sur plein de choses. C’est mon cas chez Lacoste par exemple, avec qui je collabore, je trouve que c’est un bon timing parce qu’il y a un renouvellement, une hype qui arrive pour eux et ça correspond bien aussi à ma trajectoire, j’arrive avec une nouvelle proposition. C’est le bon moment. C’est comme si on partait tous les deux en même temps, comme un départ commun. 

Concernant la scène, tu as le choix pour ton esthétique. Soit tu prends des vêtements existants, soit tu essayes quelque chose de nouveau parfois en collaboration avec des marques et parfois non. Par exemple, je pense à Stromae avec qui on me compare beaucoup : il a créé une marque. Cette question de l’esthétique et des vêtements, on a dû se la poser très tôt pour moi parce qu’il y a rapidement eu des apparitions publiques. En plus, on part d’un brouillon (rires) parce qu’à la base je suis un geek, je reste chez moi. Avant, je ne m’intéressais pas aux vêtements parce que je n’avais pas les moyens de m’y intéresser mais j’ai toujours voulu bien m’habiller. Maintenant quand tu commences une carrière, il y a beaucoup de travail. Nous, on essaie de créer une silhouette précise. Par exemple, on va souvent mettre des vestes un peu courtes avec des pantalons droits. En tout cas, on veut créer quelque chose et s’y tenir, avoir une identité et pouvoir décliner aux gens qui m’accompagnent, notamment sur scène, parce qu’on est 7. Et encore une fois tu fais comme tu veux, ça peut être un vêtement qui a une utilité, qui peut rajouter quelque chose. Au début je pensais à des vêtements avec directement des led dessus qui pourraient jouer avec le show, la scénographie des trucs comme ça. 

C’est un peu comme le studio finalement, on imagine et on recadre après. 

C’est ça. Quand tu veux bosser avec une marque, c’est cool d’avoir des idées de fou et après on recentre, le créatif, l’idée d’abord et ensuite le factuel. Les marques elles vont avoir l’expérience sur le côté factuel, sur ce qu’on peut faire. Ensemble, on arrive à quelque chose de nouveau et c’est ça que je vais aller chercher chez une marque. C’est pour ça que je m’y intéresse de plus en plus, que j’essaie d’aller voir des défilés… Ça va de pair avec la carrière d’artiste pour moi. 

A quoi on doit s’attendre de la part de Yamê en 2024 ? 

Cette année, on peut s’attendre à un gros live. On a bossé aux transmusicales, c’était le but, de créer un gros show et de le défendre donc on part sur une tournée en février. Et cet été aussi normalement. J’ai déjà hâte de montrer aux gens ce que je prépare. Je le répète, on travaille énormément là-dessus et pour moi, c’est archi important d’avoir un show digne de ce nom. J’ai envie de dire un show à l’américaine mais ce n’est même pas l’exemple. J’ai envie de faire quelque chose de singulier, de fort, de puissant. 

En termes de nouveaux morceaux, je bosse déjà la suite, il y a pas mal de choses de côté. Il y en avait même déjà avant Elowi. Il ne faut pas oublier que ce projet est aussi une sélection. Maintenant, j’aimerais bien proposer quelque chose d’encore plus singulier. 

Photographie : Moïse Luzolo
Assistant photo : Félix Devaux
Direction artistique et stylisme : Iris Gonzales
Production : Alice Poireau-Metge, Nicolas Pruvost, Léa Goux-Garcia
Set design : Lucie Morey
Assistant Set Design : Hugo Culot
Maquillage et coiffure : Camille Coyere
Journaliste : Lucas Désirée