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Photo : Renell Medrano pour GQ

André 3000, l’art de se réinventer

André 3000 a sorti un album et le sol a tremblé. La moitié d’OutKast est revenue avec une proposition radicale, sans rapper et sans chanter. Dans la foulée, les critiques et les plaisanteries ont fusé. Et André 3000 a été accusé, parfois sous couvert d’humour, de se moquer de ses auditeurs ou de son héritage. Il n’était pas censé revenir comme ça, pas avec ces mélodies, pas avec ce parti-pris. Pourtant, à la lumière de son parcours, les indices étaient présents depuis longtemps. Quelques jours après la sortie d’A New Blue Sun, premier album solo d’André 3000, retour sur la carrière d’un homme qui n’a jamais su où sa musique allait le mener. 

Dans le Donjon

Si la nature a horreur du vide, elle rejette aussi la surprise. Quand il est annoncé qu’A New Blue Sun, le premier album solo d’André 3000, attendu depuis des décennies, ne sera pas un album de rap, mais plutôt de flûte, les sourcils se froncent. Comme si les artistes devaient répondre à un cahier des charges, ou ne pas s’échapper du tiroir dans lequel ils sont enfermés. Il faudrait presque qu’ils restent exactement comme ils l’ont toujours été si leur public l’exige. André 3000 s’en moque, et en 2023, rapper lui a à peine effleuré l’esprit. Il n’est plus cette personne. La mort de plusieurs membres de sa famille est passée par là : au moment de se reconstruire, le rap n’était pas un appui assez solide. 

Cela faisait longtemps que la transition vers cet “autre chose” que symbolise A New Blue Sun était amorcée. Depuis l’album The Love Below en 2003, certes, mais aussi dès les tout débuts. C’est à ce moment que se cache la clé de compréhension de l’univers d’André 3000 et la raison pour laquelle il a décidé de tout remettre à plat. 

Si Atlanta est devenu une des plaques tournantes du rap mondial, c’est en grande partie grâce à la Dungeon Family, un collectif de producteurs qui contribue à façonner le son d’OutKast. Le trio composé de Ray Murray, Rico Wade et Sleepy Brown a décomplexé une génération pour qui, dans les années quatre-vingt dix, avancer dans une autre direction que les rappeurs new yorkais ou californiens revenait à charger un Glock pour se tirer une balle dans le pied. La Dungeon Family se distingue dans sa façon de faire sonner les 808, l’enregistrement live de musiciens, dans l’emploi du chant, des instruments à cordes, des cuivres et des synthétiseurs, avec ce côté à la fois poisseux et doux comme un sample de Soul des sixties. C’est une musique qui transpire Atlanta, sa culture, sa nourriture, son attrait pour les longs trajets en voiture et ce besoin de faire péter les enceintes avec des basses si lourdes qu’elles provoquent des tremblements de terre. 

Organized Noize laisse les rappeurs respirer. Ils ne surchargent pas leurs productions, alors même qu’elles fourmillent de détails. Ils autorisent leurs artistes à développer leurs textes, et c’est là toute la force d’OutKast, à partir de leur premier album Southernplayalisticadillacmuzik : en plus de créer des chansons sur lesquelles il est facile de fumer, de rouler ou de faire la fête, leurs paroles révèlent plusieurs niveaux de lecture. André 3000 se nourrit de cette liberté, qui l’autorise, lui et Big Boi, à être pleinement eux-mêmes, sans concession. 

Outkast symbolise ce qu’est le rap dans son essence : une musique de l’hybridation.

André 3000 et Big Boi ont donc déjà fait ce qu’André développe sur A New Blue Sun. Ce sont des “OutKast”, littéralement des “marginaux”, tellement doués qu’ils exercent un pouvoir de fascination. Soul, Funk, Rock, Rap, Jazz, ils mêlent tout et la Dungeon Family canalise leur énergie. A ce titre, ils symbolisent ce qu’est le rap dans son essence : une musique de l’hybridation. Hybridation des genres, hybridations des discours et des mélodies. Rapper, c’est souvent se baser sur l’ancien pour faire du neuf. Prolonger l’existant et lui donner un second souffle. Regarder en arrière pour trouver des moyens d’inventer le futur. 

OutKast a tout fait à sa manière. Et au sein du duo, André 3000 semble être le plus aventureux des deux. Pas plus talentueux, ni visionnaire. Simplement différent. Ce n’est pas que Big Boi n’a pas d’appétit pour l’expérimentation : ses albums solos après l’aventure OutKast prouvent le contraire. Mais André 3000 est plus audacieux dans ses flows, dans ses idées, dans sa manière de se présenter au monde. Entre rap et chant, son excentricité devient une marque de fabrique. Elle se couple avec une propension à disparaître, décuplant la force de chaque nouvelle apparition, en public ou sur disque. 

Disparaître

André 3000 a toujours été une présence presque mystique. Voire invisible. Forcément : l’homme souffre d’anxiété sociale, et passe le plus clair de son temps seul. Lors d’un concert à Coachella en 2014, annoncé en grandes pompes comme le moment où OutKast se réunit après une longue absence, André 3000 a du mal à faire face au public. L’attention de milliers de personnes le gêne. Mal à l’aise face à ces visages inconnus, il leur tourne le dos. Il n’a plus l’habitude des lumières, ni des nouvelles technologies utilisées pendant les concerts. Déjà, alors que le show n’a pas commencé, il rêve du moment où il se réfugiera dans sa chambre d’hôtel. Peu de temps avant sa performance, on lui a signalé que Prince et Paul McCartney étaient dans le public. La pression est trop forte et le concert tourne presque au fiasco. C’est désormais évident : André 3000 est une superstar qui n’arrive pas à l’être et un homme aux pensées obscures. 

Il a bien tenté de disparaître, mais son statut l’a rattrapé. Le voilà, jouant de la flûte dans un aéroport. Le voici, pratiquant le même instrument dans la rue d’une ville lointaine. Anonyme, mais pas trop. Souriant sur ces vidéos partagées des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, mais amer quand les caméras s’éteignent. L’attention lui a permis de devenir riche et célèbre. Mais que faire quand elle devient synonyme de destruction ? Reste à devenir quelqu’un d’autre. Un joueur de flûte, par exemple. 

La transition est naturelle : depuis plusieurs années, le rap ne lui offre plus de liberté. Il devient moins un moyen d’expression qu’une prison mentale. Il se sent en décalage avec ses tendances et son discours. En s’éloignant du micro, André trouve dans la musique instrumentale une nouvelle voix qu’il tente de maîtriser. La flûte, un instrument presque absent du répertoire du rap, est une occasion de tout réapprendre. Il n’est plus une star du rap, plus l’un des artistes les plus influents de son époque, mais un homme qui a des choses à prouver. Le challenge et l’excitation de l’inconnu le motivent, lui dont la créativité n’était plus qu’un souvenir. À Los Angeles, il croise la route de Carlos Niño, un des leaders de la scène jazz alternative. Percussionniste, compositeur et producteur, Carlos a joué avec les plus grands, collaborant notamment avec des artistes proches du rap, comme Madlib. André 3000 trouve en lui un mentor, et s’illustre sur “Conversations”, paru sur l’album (I’m Just) Chillin’ On Fire de Niño. 

Et quand vient le moment de plancher sur A New Blue Sun, André fait logiquement appel à Carlos pour l’aider à donner corps à ses idées. L’album est le résultat de longues sessions d’improvisations, comme un flot infini d’idées. André se plonge à nouveau dans l’insouciance de ses débuts avec la Dungeon Family, quand au sous-sol d’une maison d’Atlanta, des jeunes hommes trituraient des instruments puis posaient des textes sans aucun autre objectif que celui d’explorer des horizons. 

Prince en ligne de mire

A New Blue Sun n’est pourtant pas la première fois qu’André s’éloigne du rap. Il l’avait déjà fait avec The Love Below, en 2003, quand vient le moment pour OutKast de définitivement se diviser en deux. Alors que Big Boi fait ce que l’on attend de lui sur Speakerboxxx, André 3000 pioche dans le funk et la soul et livre un album tout droit sorti des années soixante-dix. Comme s’il avait attendu ce moment toute sa vie. Son duo avec Big Boi l’empêchait-il d’accomplir pleinement sa vision artistique ? Avait-il fait le tour d’un genre devenu trop étroit pour ses envies ? 

Outkast Speakerboxxx/The Love Below

Ses idoles ne sont pas des rappeurs. James Brown a fait de la soul, a en partie créé le funk, a embrassé le disco et a contribué à bâtir le rap. Prince a tout fait ou presque. De la soul, du funk, du rock, et même du rap. Curtis Mayfield est passé du doo wop au gospel, puis à la soul et au disco. Jimi Hendrix ? Un guitariste et chanteur au croisement des genres, et bien malin serait celui qui pourrait décrire sa musique avec précision. André 3000 est un produit de ces quatre personnes – il incarnera même Jimi Hendrix au cinéma dans le biopic Jimi: All Is by My Side – et revendique volontiers leur héritage. 

Plus que leur musique, c’est leur courage qui fascine André 3000. Et l’impossibilité de les résumer à une seule dimension. Ces artistes-là sont allés tester les frontières ; avec des résultats parfois nuancés, certes, mais l’intention compte parfois davantage que le résultat. Comme A New Blue Sun, dont la réception critique est nuancée. Plus que tous les noms précités, c’est Prince qui exerce le plus de pouvoir de fascination sur André. La chanson “Sometimes It Snows In April” de Prince est d’ailleurs la dernière chanson qu’il voudrait écouter avant de mourir. À l’image de son modèle, André s’est fait une place dans le monde du cinéma, allant même, comme Prince avec Purple Rain, jusqu’à créer la bande originale d’une comédie musicale dans laquelle il joue – avec Big Boi -, Idlewild. Et quand, après le fiasco de Coachella, André 3000 a besoin qu’on lui remette les idées en place, c’est Prince qui s’en charge, l’appelant pour lui rappeler ce qu’il a déjà accompli et qu’il doit être à la hauteur des attentes. 

Même le style vestimentaire d’André 3000, avec ses perruques, ses couches de couleurs, ses fourrures et ses costumes, est en partie inspiré de Prince. Il est parfois critiqué pour son extravagance mais il s’en moque. André ouvre la porte à Kanye West et Pharrell, eux aussi devenus des icônes de la mode. Tyler, The Creator et tout le Odd Future, Lil Uzi Vert, Young Thug, Anderson .Paak, Kendrick Lamar, Kid Cudi, Janelle Monae, ou Frank Ocean sont aussi des produits directs de la radicalité stylistique et vestimentaire d’André 3000. Lui qui s’interroge sur son héritage, et sur ce qu’on retiendra de lui, dans dix ou plusieurs centaines d’années, a le loisir de regarder autour de lui et de voir mille enfants marcher dans ses pas. 

“Roses”, sur l’album The Love Below est le moment où André rend le plus frontalement hommage à Prince, dans ses nuances de voix, dans la manière de faire sonner la guitare, ces râles, et ces parties vocales distordues et hautes perchées, qui écorcheraient presque l’oreille si elles étaient mal exécutées. “Il a montré à toute une génération que tu pouvais faire tous les genres de musique que tu veux. C’est le but ultime. Prince était tout pour moi. Ce n’est que de la musique. Fais-le”, affirme André dans le livre One Last Song: Conversations on Life, Death, and Music de Mike Ayers (2020). 

“Fais-le”, semble s’être dit André 3000 au moment de plancher sur A New Blue Sun. “Fais-le” et laisse-toi surprendre, ou tu regretteras de ne pas avoir essayé. “Fais-le”, ceux qui voudront te suivront, et si non, tu seras resté fidèle à tes idées. Conforté dans ses intentions par Tyler, The Creator et Frank Ocean, à qui il avait fait écouter des ébauches d’A New Blue Sun, André 3000 a laissé le rap et ses angoisses au placard. 

New Blue Sun est une respiration. Un moment où il s’autorise à sortir de lui-même.

Il est probable qu’André 3000 ne rappe ou ne chante plus jamais. Il planche aujourd’hui sur une marque de vêtements et fait des plans pour ouvrir un magasin, où il y vendrait son art et quelques pièces de collection. À quarante-huit ans, André 3000 est comme un nouveau-né qui découvre le monde. Si l’insouciance qu’il affiche en interview paraît parfois forcée, il ne fait aucun doute qu’il a souffert de ne plus savoir s’il serait un jour capable de créer de nouveau. Et s’il allait pouvoir retrouver les frissons de ses débuts, quand tout était plus instinctif. 

Incarner un homme nouveau sur New Blue Sun est une respiration. Un moment où il s’autorise à sortir de lui-même. Nouveaux genres, nouvelles musiques, nouveaux instruments, nouveaux collaborateurs, nouvelles influences, nouvelles mélodies, nouveau public. Nouvel André 3000. Il a fallu faire table-rase du passé et tout reconstruire. New Blue Sun n’est pas donc pas seulement un pas en avant. C’est aussi un retour en arrière. Et une manière pour un des plus grands artistes que le rap ait jamais porté de retrouver le feu qui l’animait.

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